Chapitre 9
La créature démoniaque
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Sous les ombres mouvantes des branches noueuses, trois enfants avançaient, frêles silhouettes face à une obscurité bien plus ancienne qu’eux : l’ironie d’un gibier traquant son chasseur.
Le vent s’était tu. Seul le craquement hésitant des feuilles sous leurs pas rompait le silence, mais même cela sonnait faux, déplacé, comme un bruit intrus dans un sanctuaire interdit.
Pally marchait en tête, son épée accrochée à son dos, ses pensées se mêlant les unes aux autres.
Était-ce cette profonde incompréhension qu’il ressentait depuis son rêve ? Une tristesse étrange, mêlée à une colère sourde et injustifiée ? Ou ce vide dévorant qui réclamait des réponses ? Lui-même l’ignorait. Mais il avançait, comme si une force invisible le guidait, un appel muet le tirant vers les ténèbres qu’il cherchait à affronter.
Derrière lui, Merwinn et Ellendia suivaient, leurs regards balayant chaque recoin d’ombre autour d’eux. Merwinn, le souffle court, jetait des regards nerveux à Pally, ses yeux reflétant un mélange d’inquiétude et d’incrédulité. Que cherchait-il vraiment ?
Quant à Ellendia, son arc fermement en main, elle avançait avec une détermination tendue, mais ses doigts tremblaient légèrement sur la corde, trahissant la peur qu’elle ne voulait pas montrer.
Ellendia brisa le silence, sa voix basse, presque un murmure :
« Tu sais où chercher, Pally ? »
Pally ne se retourna pas. Ses yeux restaient fixés droit devant lui, comme s’il cherchait une destination invisible dans l’obscurité.
« Pas vraiment… Mais je le saurai quand on aura trouvé une piste. »
Merwinn, malgré ses efforts pour marcher silencieusement, fit craquer une branche sous son pied. Il fronça les sourcils, sa voix trahissant son agitation.
« Pally, c’est insensé. On ne sait même pas à quoi on a affaire. Et si c’était… un monstre ? »
Pally s’arrêta net, obligeant les deux autres à faire de même. Il tourna légèrement la tête, son profil éclairé par un rayon de lune filtrant à travers les branches.
« Ça l’est. Un monstre. Une créature démoniaque. Et c’est pour ça qu’on est là. »
Il se rappelait son rêve, cette entité qui s’approcha de lui comme pour l'attaquer avant qu’il ne se réveille.
Merwinn et Ellendia échangèrent un regard stupéfait. La réponse froide et directe de Pally les figea sur place.
« Quoi ? Comment tu peux dire ça ? Comment tu peux en être sûr ?! » rétorqua Merwinn, sa voix à peine plus qu’un chuchotement, mais teintée de panique. Puis, avec un sourire incertain, il ajouta : « Et arrête de prendre cet air sérieux, tu m’fais flipper ! »
Pally serra les poings, sa voix empreinte d’une conviction troublante.
« Je le sais, c’est tout. Tu ne trouves pas ça étrange que des Paladins soient venus jusqu’à Sleepinwood pour cette menace ? Tu crois qu’ils se déplacent pour des bandits ou des loups ? Non. Quelque chose de bien pire est là. »
Ellendia resserra son emprise sur son arc, ses doigts tremblants malgré elle.
« Mais… et si c’est une chose qu’on ne peut pas combattre ? Quelque chose qui nous dépasse complètement… Tu y as pensé, Pally ? »
Pally se retourna complètement cette fois, ses yeux plongeant dans ceux d’Ellendia.
« Si on ne peut pas, alors qui le pourra ? Braum ? Les Paladins ? Ils sont là, oui, mais ils n’ont rien fait encore. Rien de concret. Et nous… nous on a toujours su protéger ce village. Alors peut-être qu’on peut encore faire quelque chose. »
Merwinn, la mâchoire serrée, leva les yeux vers Pally, cherchant ses mots. Sa voix était hésitante, mais il finit par parler, le regard fixé sur son ami.
« Pally… je veux dire… on est juste des gamins. Cette créature, elle est pas comme les défis qu’on a eus jusqu'à maintenant. Là c'est autre chose, alors pourquoi crois-tu qu’on peut s'en occuper? Les Paladins sont là pour s’en charger ? On a rien à prouver.»
Il serra les poings, ses yeux reflétant de l’inquiétude.
Un silence lourd s’installa. Même le bruissement des feuilles semblait s’être tu. Soudain, un bruit lointain déchira la nuit : des oiseaux s’envolant brusquement dans un fracas de battements d’ailes. Les trois enfants sursautèrent, se tendant instinctivement.
Pally respira profondément pour se calmer, ses épaules se relâchant légèrement. Il détourna le regard et répondit, d’un ton plus bas mais chargé d’émotion :
« Ce n’est pas une question de prouver quoi que ce soit. Je… je dois savoir. ». Il essayait de trouver ses mots.
« Il y a quelque chose ici, cette créature, et..., et j'ai l’impression que ça me concerne. Je ne peux pas l’expliquer mais... je le sens. »
Merwinn observa son ami, notant le sérieux rare dans son regard, mais aussi quelque chose de plus profond, presque imperceptible. Une tension, un trouble qu’il n’arrivait pas à comprendre. Pally semblait bouleversé, mais Merwinn n’osait pas l'interroger, pas maintenant. Il soupira, résigné, et hocha lentement la tête.
« Très bien. Mais si on croise ce monstre et qu’il est trop fort, on fuit. Tu entends, Pally ? Pas de folie. On fuit. »
Pally releva doucement les yeux vers lui, et pendant un instant, Merwinn crut voir une lueur de gratitude mêlée à une inquiétude dans son regard.
« D’accord, » murmura Pally, sa voix plus posée, presque apaisée par la promesse de son ami.
Ellendia, jusque-là silencieuse, glissa un regard furtif à Merwinn et Pally, prête à dire quelque chose. Mais soudain, Pally plissa les yeux, fixant un point derrière eux. Une faible lumière dansait entre les arbres.
« À couvert ! » chuchota-t-il d’une voix pressante.
Sans attendre, ils plongèrent dans un buisson proche. Le cœur battant, ils épièrent entre les branches. Ellendia arma immédiatement son arc, ses doigts en tension sur la corde. Pally et Merwinn dégainèrent leurs épées, les lames à peine visibles dans la pénombre. Ils retinrent leur souffle, leurs yeux scrutant chaque recoin, chaque mouvement.
La lumière vacillait, se rapprochant lentement, accompagnée de bruits de pas irréguliers. Une silhouette se dessinait dans l’obscurité, avançant avec une démarche décontractée.
« C’est Braum ? » murmura Merwinn à peine audible.
Ellendia secoua la tête, son arc toujours tendu. « Non. Trop petit. »
Pally fixait la silhouette, ses muscles tendus, prêt à agir. Mais à mesure qu’elle approchait, un détail inattendu se révéla.
« Pas la peine de vous cacher, je vous vois… » dit une voix gênée mais familière.
Pally baissa légèrement son épée, stupéfait. De derrière la lumière apparut William, une lanterne vacillant dans sa main. Il s’arrêta juste devant leur buisson, son expression mêlant malaise et sarcasme.
« Sérieusement… Vous pensez vraiment pouvoir me semer ? » lança-t-il, haussant les épaules avec un soupir.
« Qu’est-ce que tu fais ici, William ? » lança Pally, une pointe d’agacement dans la voix.
William haussa les épaules, visiblement peu impressionné par l’attitude de Pally. « Ne t’inquiète pas, Pally, je ne suis pas venu pour toi, j'aimerai mieux te voir perdu dans les bois à jamais. Mais je sais que vous cachez quelque chose. Vous savez ce qui se passe dans la forêt, n’est-ce pas ? » Il plissa les yeux, son regard perçant. « Je vous ai vus filer en douce, et je veux savoir de quoi il s’agit. »
Merwinn, sentant la tension dans l’air entre les deux, prit les devants et expliqua rapidement la situation. Ses mots étaient mesurés, mais le ton de sa voix trahissait une certaine nervosité. William écouta attentivement, son expression se durcissant à mesure que les détails étaient dévoilés.
« Je le savais, » dit finalement William, sa voix grave et chargée d’une étrange certitude. « C’est sûrement une créature démoniaque. »
Merwinn et Ellendia échangèrent un regard, stupéfaits d’entendre William mentionner cette même théorie qu’ils redoutaient tous. « Une créature démoniaque ? » répétèrent-ils presque en chœur, la surprise évidente dans leur voix.
Pally, quant à lui, esquissa un sourire, et haussa légèrement les épaules d’un air qui semblait dire : « Vous voyez, je vous l’avais dit ! ».
Ellendia, toutefois, ne put retenir sa curiosité.
« Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de créature démoniaque ? » demanda-t-elle, une pointe d’agacement dans la voix, comme pour se convaincre que tout cela n’était qu’un mauvais conte.
William prit une profonde inspiration, son regard devenant soudain plus sombre. « J’ai entendu des histoires… » Sa voix se fit plus basse, presque un murmure, et l’atmosphère sembla s’alourdir autour d’eux. « Des histoires sur des êtres humains qui ont été transformés en monstres malgré eux. Des créatures sanguinaires, avides de chair fraîche. Leur conscience les quitte, et tout ce qu’il leur reste, c’est une soif insatiable de sang et de violence. »
Ses mots résonnaient étrangement dans l’obscurité, et même le vent qui caressait les arbres sembla s’éteindre, laissant derrière lui un silence pesant.
« Ces créatures, » poursuivit-il, « sont bien plus dangereuses qu’on ne peut l’imaginer. Une morsure suffit, une seule...», il marqua une pause, « Et vous devenez l’un des leurs. »
Merwinn et Ellendia déglutirent en chœur, leurs regards se croisant brièvement comme pour chercher du réconfort. Même Pally, d’ordinaire espiègle et provocateur, avait laissé son sourire s’effacer, son expression se durcissant alors qu’il écoutait attentivement le récit sombre de William.
William serra les poings, son regard se perdant dans le vide. « C’est une malédiction. Beaucoup de gens, par peur ou par ignorance, ont accusé des innocents d’être contaminés. Ils les ont livrés à la foule… exécutés sur la place publique, souvent sans preuve. »
À ces mots, son regard s’assombrit encore davantage. Ses yeux, humides et brillants, semblaient refléter des souvenirs qu’il aurait préféré oublier. Une lueur de colère y brûlait, mais aussi une profonde tristesse.
Ellendia et Merwinn restèrent silencieux, figés par l’intensité de son récit. Pally, malgré ses moqueries incessantes et son mépris habituel pour William, sentit une étrange tension dans sa poitrine en le voyant ainsi. Il n’avait jamais vu ce garçon, d’ordinaire si détaché, montrer autant d’émotions. Il y avait dans ses paroles une vérité brutale, quelque chose qui dépassait la simple histoire.
Pally réalisa que William avait sûrement perdu ses parents comme ça...
William inspira profondément, détournant brièvement le regard avant de se reprendre. « Mais… peut-être que ce n’est pas cette créature, » dit-il, sa voix un peu plus calme. « Justement. Je suis là pour m'en assurer. »
Pally, toujours en le fixant, plissa légèrement les yeux. « Et si c’est le cas ? » demanda-t-il, sa voix basse mais appuyée.
William releva la tête, plantant ses yeux dans ceux de Pally. Une lueur déterminée et grave traversait son regard. « Alors je l'exterminerai. » Ses mots étaient comme une lame affûtée, tranchant le silence avec une certitude glaçante.
Pally le regarda un instant, une étincelle de respect mêlée à une détermination partagée dans les yeux. Un sourire presque imperceptible se dessina au coin de ses lèvres. « On est d’accord. »
William brisa le silence, scrutant tour à tour Pally, Merwinn, et Ellendia, avant de demander d’un ton pragmatique : « Très bien, et maintenant ? Vous avez un cap ? »
Un léger malaise s’installa parmi eux. Pally se contenta de hausser les épaules, les yeux fixés devant lui. « Pas vraiment… » répondit-il honnêtement.
Ellendia fronça les sourcils, croisant les bras. « Tu plaisantes, Pally. Tu nous fais sortir dans les bois, au milieu de la nuit, sans avoir la moindre idée d'où l'on va ? »
« Eh bien, on cherche la créature, non ? » rétorqua Pally, son ton un peu plus défensif.
William soupira, croisant lentement les bras, son regard glissant sur chaque membre du groupe comme pour évaluer leur utilité. « Chercher une créature démoniaque dans une forêt immense sans plan… On pourrait aussi bien planter un drapeau pour qu’elle nous trouve plus facilement. » Il s’interrompit un instant, calculant visiblement ses prochaines paroles. « Il nous faut un objectif. Une destination. »
Pally, un sourire espiègle éclairant son visage malgré l’atmosphère tendue, lança : « Moi, je propose qu’on attache William à un arbre et qu’on s’en serve d’appât pour la créature. »
Merwinn éclata d’un rire nerveux, mais son regard trahissait son incertitude. « Pally, arrête c’est vraiment pas le moment ! »
William roula des yeux, croisant les bras avec un air faussement blasé. « Ha… ha… ha… Très drôle. Je pense que tu es un meilleur candidat pour le rôle de la princesse en détresse, Boucle d'Or. »
Pally fronça les sourcils, il détestait ce surnom, hérité d’une histoire que Titis leur avait racontée sur une jeune fille blonde et espiègle surnommée Boucle d’Or, à laquelle, à son grand regret, il ressemblait un peu trop.
Derrière lui, Merwinn détourna légèrement la tête, essayant tant bien que mal de retenir un rire, incapable de nier que l’allusion n’était pas totalement injustifiée.
Ellendia, les bras croisés et l’air blasé, soupira profondément avant de lever les yeux au ciel. « Sérieusement les garçons ? Vous avez fini avec vos gamineries ? Si on pouvait se concentrer un peu, ça nous éviterait peut-être de nous faire dévorer par une créature démoniaque, vous croyez pas ? »
Pally reprit ses esprits, leva les yeux, songeur, cherchant une réponse dans l'obscurité silencieuse des bois.
Ses yeux se posèrent sur la lune. Elle brillait haut dans le ciel, pleine, blanche et parfaitement ronde, baignant la forêt d'une lumière froide mais éclatante. Il y avait quelque chose de fascinant dans sa perfection, comme un œil céleste observant leurs moindres mouvements. Un œil qui voit tout, qui sait tout... Comme celui d'une voyante. Une boule de cristal. Bien sûr.
Il releva brusquement la tête, une idée évidente mais audacieuse naissant en lui. « La sorcière. »
Ellendia arqua un sourcil, tendant un peu plus son arc par réflexe. « Quelle sorcière ? »
« Celle qui habite plus profondément dans les bois, » répondit Pally, son ton déterminé. « Elle connaît la forêt mieux que quiconque. Si quelqu’un sait ce qui se passe ici, c’est bien elle. »
Merwinn se raidit, ses yeux s’écarquillant sous l’effet de l’appréhension. « Non. Non, non, non. Pourquoi j’ai suivi Pally… » Il secoua la tête, marmonnant pour lui-même, visiblement ébranlé.
Ellendia, inquiète, le dévisagea. « Merwinn, c’est sérieux ? Une vraie sorcière ? »
Merwinn déglutit difficilement, jetant un coup d’œil à Pally, hésitant à parler. « Oui, elle existe. Et crois-moi, ce n’est pas quelqu’un qu’on veut rencontrer, encore moins en pleine nuit. »
Puis, il se souvint qu’il se voyait comme le protecteur d’Ellendia. Elle comptait tellement pour lui, et s’il y avait un moment pour prouver son courage, c’était bien maintenant. Inspirant profondément, il redressa les épaules comme s’il s’apprêtait à affronter un dragon, puis se tourna vers Ellendia avec un sourire légèrement tremblant mais sincère. Ses joues rosirent malgré lui, mais il tenta de rester confiant.
"Enfin je veux dire oui elle est dangereuse mais... euh... ne t'inquiète pas. Je suis là et je ne la laisserai jamais te faire du mal..."
Ellendia le fixa, surprise, avant qu’un petit sourire attendri ne se dessine sur ses lèvres. « Vraiment, Merwinn ? » murmura-t-elle, mi-amusée, mi-intriguée.
Merwinn se frottant nerveusement et baladant ses yeux dans tous les sens comme pour éviter ceux d'Ellendia ajouta : "Oui, enfin... bien sûr, c'est normal, non? On est ensemble... enfin je veux dire on forme une équipe tous les deux... euh.. les quatre."
Pally, qui avait écouté en silence, ne put retenir un sourire en coin. « Sacré Merwinn… »
Merwinn rougit jusqu’aux oreilles, marmonnant quelque chose d’incompréhensible, tandis qu’Ellendia, touchée malgré tout, baissa légèrement la tête pour cacher son sourire grandissant.
William observait le groupe en silence, ses yeux plissés, comme s’il analysait chaque mot, chaque expression.
Puis, d’un mouvement calculé, il décrocha sa lanterne de sa ceinture et la tendit à Pally.
« Toi, devant, » dit-il calmement. « Tu connais notre cap, tu éclaireras le chemin. »
Pally accepta la lanterne, fronçant légèrement les sourcils. « Et toi, tu fais quoi ? »
William esquissa un sourire à peine perceptible, son regard déjà fixé sur les bois sombres qui les entouraient. « J’assurerai les arrières. »
Il fit un signe de la main, indiquant une composition qu’il avait visiblement réfléchie. « On avance en 1-2-1. Toi, devant, avec la lanterne pour éclairer le chemin. Merwinn et Ellendia, vous prenez les flancs gauche et droit. Merwinn, tu protégeras Ellendia pendant qu’elle scrutera les alentours, toujours son arc armé. Restez proches, et restez en alerte. Moi, je protège nos arrières. »
Merwinn pinça les lèvres, mais finit par acquiescer. « Ça a du sens… »
Ellendia jeta un coup d’œil à William, son arc toujours en main. « Et si on se fait attaquer ? »
William répondit calmement. « Je vous couvrirai. Si vous suivez mes instructions, personne ne sera pris par surprise. »
En disant cela, il sortit deux dagues, d’un geste fluide. Les lames brillèrent un instant sous la lumière de la lune, et dans un mouvement habile, il fit tournoyer les dagues entre ses doigts, traçant une figure rapide dans l’air – une croix parfaite qui sembla suspendue un instant avant qu’il ne saisisse fermement chaque poignée.
Pally tendit devant son visage la lanterne, la lumière vacillante projetant des ombres inquiétantes sur les arbres noueux autour d’eux. Il inspira profondément et fit signe au groupe de le suivre. « Alors allons-y. »
Ils progressaient dans la forêt, suivant leur formation. Le silence n'était rompu que par le craquement des feuilles mortes sous leurs pas et le grincement occasionnel des branches au-dessus d'eux. La lanterne de Pally projetait un halo tremblotant, créant une bulle de lumière rassurante au milieu des ténèbres.
Soudain, Pally ralentit son pas. Quelque chose avait changé dans l'atmosphère de la forêt. Les bruits nocturnes – le hululement des chouettes, le bruissement des petits animaux – s'étaient tus. Même le vent semblait retenir son souffle.
« Attendez, » murmura-t-il, levant légèrement la lanterne. « Vous entendez ? »
Un silence pesant lui répondit. Puis, au loin, presque imperceptible, un craquement de branche. Différent de ceux qu'ils produisaient. Plus lourd. Plus... délibéré.
Ellendia banda son arc d'un geste fluide. « Il y a quelque chose qui nous observe. »
La main de Merwinn se resserra sur la garde de son épée. Son regard allait d'Ellendia aux ombres menaçantes, partagé entre son instinct de protection et sa peur grandissante. William, à l'arrière, avait sorti ses dagues sans un bruit, ses mouvements précis et mesurés trahissant une tension contenue.
C'est là qu'ils les virent. Des yeux. Des paires d'yeux luisant d'un éclat verdâtre surnaturel, apparaissant un à un dans l'obscurité. Ils les encerclaient.
Pally éleva la lanterne, révélant leurs assaillants. Des loups, mais pas ordinaires. Leur pelage sombre était parcouru de symboles phosphorescents qui pulsaient faiblement, comme des runes vivantes. Leurs corps massifs se mouvaient avec une grâce létale, leurs babines retroussées dévoilant des crocs luisants.
« Restez groupés, » ordonna Pally, sa voix calme mais ferme. « Dos à dos. Ne les laissez pas nous séparer. »
Le premier loup bondit. Merwinn le repoussa d'un coup d'épée précis, son désir de protéger Ellendia surpassant sa peur. Cette dernière décocha une flèche qui se planta dans l'épaule de la bête, lui arrachant un glapissement de douleur.
« Attention ! » cria Ellendia, alors qu'un deuxième loup surgissait des ténèbres.
Pally pivota, balançant la lanterne devant lui. La lumière vive aveugla momentanément la créature, permettant à son épée de tracer un arc mortel. Le loup recula, un filet de sang coulant de son flanc où les symboles verdâtres pulsaient avec plus d'intensité.
Un mouvement furtif dans l'obscurité attira l'attention de William. Alors que tous étaient concentrés sur les loups devant eux, une ombre se faufila silencieusement sur leur flanc. Un loup plus petit et plus agile que les autres, ses symboles à peine visibles, se préparait à bondir.
Le cœur de William s'emballa. Ses mains moites serrèrent les manches de ses dagues. Il avait passé des heures à s'entraîner seul, répétant les mêmes mouvements encore et encore, mais c'était différent. Là, c'était réel.
Le loup bondit. William ne réfléchit pas. Son corps bougea par instinct, ses dagues maladroitement levées devant lui. La première lame ripa sur les crocs de la bête dans une gerbe d'étincelles, le choc lui engourdissant le bras. Mais ce contact imprévu déséquilibra suffisamment le loup pour que sa seconde dague, plus par chance que par habileté, entaille son flanc.
La bête retomba en travers, ses marques verdâtres pulsant de douleur. Son pelage hérissé, elle fixa William de ses yeux luisants, comme surprise qu'un humain si jeune ait pu la blesser. Puis elle disparut dans les ténèbres avec un gémissement rageur.
William reprit son souffle, ses mains tremblantes sur ses dagues. Ce n'était pas aussi élégant que dans ses entraînements solitaires, mais il avait réussi.
« Ellendia, à ta droite ! » prévint Merwinn, se précipitant pour intercepter un loup qui tentait de la prendre à revers.
Pally, comprenant que la lumière était leur meilleur atout, dirigea le faisceau de la lanterne vers le sol, créant un cercle lumineux autour d'eux. Les ombres des loups s'étirèrent, révélant leurs positions. Dans cette clarté soudaine, Ellendia put viser avec précision. Sa flèche trouva la gorge du loup alpha.
La bête, déjà bien blessée, s'effondra, ses marques verdâtres vacillant avant de s'éteindre comme des braises mourantes. Les autres loups reculèrent dans l'obscurité, mais leurs grondements ne cessèrent pas. Au contraire, leurs hurlements résonnèrent au loin, se répercutant entre les arbres, impossibles à localiser. Un appel qui sonnait davantage comme une promesse que comme une retraite.
Le silence retomba sur la forêt, hanté par l'écho de ces cris. Merwinn, réalisant qu'il s'était placé devant Ellendia pendant tout le combat, baissa maladroitement son épée, ses joues rosissant légèrement.
Ellendia posa une main sur son épaule, son autre main gardant fermement son arc. « Merci, » murmura-t-elle, un sourire doux aux lèvres.
Pally s'approcha du loup tombé, éclairant sa dépouille. Les symboles sur son pelage avaient complètement disparu, ne laissant que des marques à peine visibles. « Ces marques... La sorcière nous attend. »
Des hurlements lointains ponctuèrent ses paroles, comme pour confirmer ses dires. Il releva la lanterne, son regard déterminé fixé sur le chemin devant eux. « On continue. Elle veut nous tester ? Alors allons à sa rencontre. »