Chapitre 10

La sorcière

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Ils se mirent en mouvement, chaque pas soigneusement mesuré, la tension palpable dans l’air. Pally guidait le chemin, sa main ferme sur la lanterne, tandis qu’Ellendia et Merwinn balayaient les environs d’un regard alerte. À l’arrière, William jetait des coups d’œil réguliers, ses mouvements calculés et méthodiques. Dans son esprit, chaque membre du groupe avait un rôle à jouer, et il veillait à ce que chacun reste à sa place.

Mais malgré leur coordination, un sentiment de danger latent pesait sur eux, une impression que la forêt elle-même retenait son souffle, attendant le moment parfait pour frapper.

Ellendia frissonna, mais elle ne savait pas si c’était à cause du froid ou des visions qu’elle croyait apercevoir. « Ces arbres… on dirait qu’ils nous regardent, » murmura-t-elle, brisant le silence.
Merwinn resserra sa prise sur son épée, son regard balayait les ombres comme si elles allaient bondir. « Ce n’est pas qu’une impression, ils nous regardent, » murmura-t-il, la gorge serrée.
Ellendia tourna brusquement la tête vers lui. « Quoi ? » souffla-t-elle, sa voix à peine audible.
William fronça les sourcils, sa posture toujours alerte. « Qu’est-ce que tu veux dire par là ? » demanda-t-il d’un ton bas mais incisif, prêt à analyser la moindre information.
Pally, qui n’avait pas cessé d’avancer, se retourna légèrement. La lueur vacillante de la lanterne dans sa main illuminait un sourire mince, presque sinistre. « Il a raison, » déclara-t-il calmement. « La sorcière sait que nous avançons vers sa demeure. »
Puis, levant la lanterne un peu plus haut, il désigna du menton une forme qui se dessinait entre les arbres. « Et voilà sa demeure. »
Devant eux, nichée au cœur des bois, se trouvait une chaumière incrustée dans la base d’un gigantesque champignon. Ses parois, faites d’un bois sombre et humide, semblaient avoir poussé naturellement depuis la forêt elle-même. Le champignon, immense et imposant, formait un toit organique qui s’incurvait élégamment, couvert de mousse et de lichen phosphorescent, diffusant une lueur étrange dans l’obscurité environnante.
Une cheminée se dressait en spirale au sommet, et de celle-ci s’échappait une fumée fine et pâle, ondulant comme un serpent dans la nuit. La lumière vacillante d’une lanterne à l’intérieur projetait des ombres dansantes à travers une petite fenêtre ronde, semblable à un œil attentif qui les surveillait. L’air autour de la chaumière semblait plus dense, chargé d’un murmure sourd que seul le silence de la forêt amplifiait.
Ellendia déglutit, son arc se relevant instinctivement. « C’est… ici ? » murmura-t-elle, une pointe d’incrédulité dans la voix.
Pally hocha la tête, son regard rivé sur la chaumière. « C’est ici. »

Ils s’approchèrent de la chaumière, chacun retenant son souffle. La neige amortissait leurs pas, mais l’air semblait vibrer d’une tension invisible. Pally serrait la lanterne, son regard fixé sur la lumière vacillante à l’intérieur. À mesure qu’il avançait, des bruits s’échappaient de l’intérieur : le gargouillement d’un chaudron en ébullition, le grincement aigu d’ustensiles remués, et parfois un claquement sec qui résonnait comme un éclat de verre brisé. Une odeur lourde, mêlant des notes d’herbes brûlées, de terre humide et de quelque chose de plus âcre, plus ancien, flottait dans l’air, s’intensifiant à chaque pas, envahissant leurs sens et alourdissant leur respiration.

Le bruit d’ustensiles qui s’entrechoquaient à l’intérieur, mêlé à des chuchotements indistincts et des ricanements étouffés, s’interrompit brutalement au premier coup frappé à la porte. Le silence qui suivit était presque pire que le bruit, lourd et menaçant, comme si la maison elle-même retenait son souffle.

Quelques instants plus tard, un mouvement se fit à hauteur de la porte. Un petit trou, grossièrement taillé dans le bois, laissa apparaître un œil. Il était grand, injecté de sang, et balayait nerveusement l’extérieur. Sa pupille fendue, semblable à celle d’un serpent, brillait d’une lueur étrange dans l’obscurité. Lorsqu’il distingua qui se trouvait devant la porte, l’œil se plissa légèrement, exprimant une malice évidente, comme si la personne derrière souriait à pleines dents, savourant d’avance ce qui allait arriver.

Ellendia, prise par surprise, sursauta en étouffant un cri et recula d’un pas, les mains tremblantes sur son arc. Instinctivement, Merwinn tendit un bras devant elle, comme pour la protéger, son regard fixé sur la porte, partagé entre la peur et la vigilance.

La porte s’ouvrit lentement dans un grincement sinistre, dévoilant la grande silhouette de la sorcière. Elle se tenait là, encadrée par la lumière vacillante de l’intérieur, un grand sourire tordu sur son visage. Ses lèvres fines s’étiraient, révélant des dents jaunes et pointues, tandis qu’elle les fixait avec une intensité presque dévorante.
« Tiens, tiens, tiens… » dit-elle d’une voix rauque et traînante, un rire gloussant suivant ses paroles. « Mes enfants préférés… hi hi hi. »

Tous les enfants firent un pas instinctif en arrière, leurs visages oscillant entre l’étonnement, la gêne et une inquiétude sourde. Puis, soudain, elle ouvrit grand ses yeux globuleux et avança légèrement son visage hors de l'ombre, avec une expression exagérée. « Je vous attendais ! » dit-elle, terminant par un sourire glaçant.

Son regard se posa sur chacun d'eux, lentement, un par un, comme si elle lisait quelque chose d'inscrit sur leurs visages. Ses yeux s'attardèrent d'abord sur William, et son sourire se tordit.
« Oh... un cœur en deuil qui aiguise ses lames dans le noir... » murmura-t-elle.
Puis sur Merwinn et Ellendia, côte à côte.
« Deux âmes qui ne le savent pas encore mais brûlent du même feu... »
Et enfin sur Pally. Son sourire s'élargit, ses yeux brillèrent, et sa voix monta d'un cran, presque gourmande.
« Et toi... un petit intrépide qui court vers ce qui devrait le faire fuir. »
Elle joignit ses mains osseuses, ses doigts s'entrecroisant comme des pattes d'insecte, et laissa échapper un rire de gorge, bas et satisfait.
« Le destin m'a gâtée ce soir... hi hi hi. »

La sorcière était tout ce qu'on pouvait imaginé… et pire encore. Son nez crochu, tordu comme une branche morte, dominait un visage marqué par le temps et les excès. Ses yeux globuleux, bordés de rides profondes, semblaient presque jaillir de son crâne, observant chacun d’eux avec une curiosité affamée. Une bosse proéminente déformait son dos voûté, la faisant ressembler à une créature accroupie prête à bondir. Son corps, entièrement dissimulé sous un grand tissu sombre qui traînait sur le sol, ne laissait entrevoir que ses mains fines et osseuses. Ses doigts, interminablement longs, étaient surmontés d’ongles cassants et jaunis, qui paraissaient plus dangereux que des griffes.

Elle semblait s’amuser de leur silence, et ses épaules tressautaient légèrement sous un rire contenu, comme si elle savourait leur malaise.
Pally sentit une vague de dégoût lui monter à la gorge. Il inspira profondément, repoussant cette sensation. Calme-toi. Garde ton sang-froid, pensa-t-il, avant d’afficher un sourire forcé et de répondre d’un ton exagérément amical : « Aaahh, Tata ! Ça fait plaisir de te voir ! »
Sa voix, bien qu’emprunte de fausse chaleur, sembla surprendre ses amis qui le dévisagèrent brièvement. La sorcière, elle, éclata d’un rire aigu, ses dents scintillant dans la lumière vacillante. Elle plissa ses yeux serpents, ce même air malicieux se dessinant sur son visage. « Plaisir partagé, mon garçon… plaisir partagé… » murmura-t-elle, son ton dégoulinant de sarcasme.

Puis, soudain, elle fit un mouvement vif, ses bras dégingandés s’écartant comme pour les accueillir.
« Oh, mais quelles manières ! » s’exclama-t-elle, ses intonations oscillant entre le théâtral et le grotesque. « Je vous en prie, entrez, entrez ! Il fait un froid de canaille dehors. Vous devez être tout rabougris, mes pauvres chéris… »
Elle recula lentement, ses gestes exagérés comme s’ils étaient calculés pour amplifier leur malaise. D’un bras, elle ouvrit davantage la porte, dévoilant l’intérieur de la chaumière. Une lumière vacillante dansait sur les murs couverts de bibelots étranges et de fioles poussiéreuses, tandis qu’une odeur âcre et épicée flottait dans l’air.

Les quatre enfants entrèrent, leurs pas hésitants s'enfonçant dans le sol de terre battue, humide et irrégulier. L'intérieur était plus étroit qu'ils ne l'avaient imaginé, comme si les parois de la maison-champignon se refermaient sur eux, respirant avec une lenteur organique. Des étagères encombrées de fioles, de bocaux troubles et de livres craquelés couvraient les murs, et des plantes séchées pendaient du plafond, leurs feuilles fanées formant une canopée étrange au-dessus de leurs têtes. L'endroit entier sentait le renfermé, le moisi et l'ancien, comme si rien n'avait bougé ici depuis des décennies.
Au centre de la pièce trônait un large chaudron en fer noirci, posé sur un foyer de braises rougeoyantes. Une vapeur épaisse s'en échappait, roulant par-dessus les bords comme une brume vivante, diffusant une odeur lourde de soufre et d'herbes brûlées. Mais sous cette âcreté, une autre odeur perçait, sucrée, chaude, presque réconfortante... du pain d'épice !? Pally fronça le nez. Ça ne collait pas. Cette odeur n'avait rien à faire ici, et tout en elle hurlait le piège, un appât sucré, grossier, destiné à donner envie de s'approcher, de goûter, de tremper un doigt. Il croisa le regard de Merwinn, qui avait visiblement senti la même chose. Ni l'un ni l'autre ne s'approcha.
Ellendia, elle, n'avait pas les mêmes souvenirs pour la prévenir. Fascinée malgré elle, elle fit un pas vers le chaudron, attirée par la vapeur sucrée. Merwinn lui attrapa le poignet sans un mot. Elle le regarda, surprise, et vit dans ses yeux quelque chose qu'elle n'avait jamais vu chez lui. De la peur. Vraie. Elle recula.
Le liquide à l'intérieur émettait un gargouillement sourd et régulier, comme un cœur qui bat. Des racines noueuses traversaient le sol autour du chaudron, affleurant la terre comme des veines, rendant chaque pas autour de lui traître.
« Faites comme chez vous, mes chéris, » lança la sorcière depuis le fond de la pièce, un ricanement dans la voix. « Mais attention où vous mettez les pieds... hi hi hi. »

Derrière eux, la porte se referma. Le claquement sec fut suivi d'un bruit métallique, lourd et définitif, celui d'un verrou qu'on tourne à double tour. Ellendia se retourna d'un coup, son arc se relevant instinctivement. Merwinn sentit son estomac se nouer. William, sans bouger la tête, jeta un regard en coin vers la porte, puis vers la petite fenêtre à gauche. Il l'avait déjà repérée.
Pally, lui, ne se retourna pas. Il garda les yeux fixés sur la sorcière, laissa passer un silence, puis esquissa un sourire en coin, presque doux, et dit d'une voix calme :
« Alors, Tata, tu sais pourquoi on est là j'imagine ? »

La sorcière le regarda, la tête légèrement penchée, un sourire intrigué étirant ses lèvres fines. Ses yeux de serpent se plissèrent, comme si elle jaugeait ce petit garçon qui osait lui parler sur ce ton. Petit malin. Elle ne répondit pas. À la place, elle se détourna lentement, contourna le chaudron avec une aisance qui trahissait des années de familiarité avec chaque racine, chaque creux du sol, et s'installa sur un petit tabouret de bois derrière, disparaissant à moitié derrière la vapeur qui montait entre eux. Seuls ses yeux restaient visibles, flottant dans la brume comme deux braises.
Elle attrapa un vieux livre sur le bord de la table, le tapota doucement du bout de ses doigts crochus pour en chasser la poussière, et son sourire malicieux s'étira davantage alors qu'elle brisait le silence d'une voix mielleuse et légèrement chantante :
« Savez-vous pourquoi nous appelons cette forêt les Bois Dormants ? » Elle laissa la question en suspens, ses yeux balayant lentement chaque visage. Les enfants retenaient leur souffle, suspendus dans un silence que seul le gargouillement du chaudron osait rompre. « Et bien, c'est parce qu'il ne se passe jamais rien d'extraordinaire. Tout est calme… paisible… endormi… » Elle ferma brièvement les yeux en levant légèrement la tête, comme si elle savourait le mot. Puis ses paupières se rouvrirent, et son regard glissa sur le côté, sans que sa tête ne bouge d'un millimètre, ses pupilles fendues se posant sur Pally. « Jusqu'à maintenant… hi hi hi. »

Pally sentit un malaise monter en lui, mais il rétorqua rapidement comme pour se reprendre et se rassurer.
« Tata, laisse moi te rappeler une chose. Tu as prêté serment à Cirilla. Pas un seul de nos cheveux. »
La sorcière ouvrit les yeux. Son sourire ne bougea pas, mais quelque chose dans son regard changea, un éclat fugace, vite maîtrisé.
« Oh, mon garçon... » murmura-t-elle, sa voix onctueuse. « Quand ai-je jamais brisé une promesse, Hmm? Ce qui est juré est juré. Les forces qui gouvernent ce monde veillent à ce que chaque parole donnée soit honorée... d'une manière ou d'une autre. » Elle inclina la tête, son sourire s'étirant. « Tu es en parfaite sécurité ici...tant que tu sais ou tu mets les pieds, Hi hi hi. »

Elle n'avait rien dit de faux. Mais elle n'avait rien dit de rassurant non plus.

Pour reprendre son souffle, il détourna le regard de la sorcière et ses yeux se posèrent sur la seule chose qui l'intéressait à présent, ce pourquoi il était venu. La boule de cristal, posée sur sa gauche au milieu du chaos de la table. Elle scintillait d'une lueur pâle et régulière, et dans cet endroit où tout semblait pourri, ancien et corrompu, le contraste était si frappant qu'elle en paraissait presque pure.

Il reporta son regard sur la sorcière.
Trop tard. Elle avait suivi ses yeux. Elle savait exactement ce qu'il avait regardé, et un grand sourire fendit son visage, dévoilant ses dents jaunes et pointues.
« Aaaah... c'est donc pour cela, » dit-elle, sa voix traînante comme du miel empoisonné. « Et moi qui croyais que tu étais venu pour me voir... hi hi hi. »

Elle se leva de son tabouret, attrapa le bord de la table d'une main osseuse et la tira vers elle d'un geste sec. La table, pourtant massive et chargée, pivota comme si elle ne pesait rien, dans un grincement aigu qui fit sursauter Merwinn. La boule de cristal se retrouva face à elle. Personne ne fit de commentaire, mais tous avaient vu la même chose : cette vieille femme voûtée, ce corps frêle sous son tissu sombre, venait de déplacer d'un seul bras ce que deux hommes auraient eu du mal à bouger.
Puis elle reposa son tabouret, s'assit de nouveau avec une lenteur calculée, la boule de cristal désormais entre ses mains, et leva les yeux vers Pally. Son sourire avait changé. Il n'était plus moqueur. Il était affamé.
« Mais es-tu réellement prêt à découvrir ta destinée ? » La sorcière tendit lentement sa main au-dessus de la boule de cristal, paume ouverte, ses doigts crochus flottant à quelques centimètres de la surface. Elle ne dit rien. Elle attendait.
Pally fixa la main, puis la boule, et quelque chose remonta en lui. La mélodie. Le bureau. La lanterne dans l'obscurité. La boîte à musique en forme de cœur, lourde et froide entre ses doigts. « Mon amour ne mourra jamais. » Et cette silhouette, derrière la porte, qui s'approchait... Qui était-il ? D'où venait-il vraiment ?
Les questions, toutes celles qu'il avait enfouies, refirent surface d'un coup, comme une vague qu'on ne peut plus retenir. Et dans un élan qu'il ne contrôla pas tout à fait, quelque chose entre le besoin et la compulsion, il acquiesça de la tête. Lentement. Sans un mot.
Merwinn le regardait, les sourcils froncés, sans être vraiment sûr de ce qu'il se passait. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais aucun mot ne sortit. Il ne reconnaissait pas le regard de son ami. Pally n'était plus tout à fait là.
La sorcière ferma les yeux. Sa main se posa sur la boule de cristal, et son corps entier sembla se raidir, comme traversé par un courant invisible. Sa respiration changea, devint plus lente, plus profonde, presque caverneuse. Ses lèvres remuaient sans produire de son, formant des mots dans une langue que personne dans cette pièce ne pouvait comprendre.
Et la maison changea.
Ce fut d'abord imperceptible. Un craquement dans le plancher de la mezzanine, plus fort que les précédents. Puis les ombres sur les murs se mirent à bouger, pas comme avant, pas comme des ombres projetées par la lumière vacillante des lucioles, mais d'elles-mêmes, glissant le long des parois avec une lenteur délibérée. Les plantes séchées au plafond commencèrent à osciller, alors qu'il n'y avait aucun courant d'air. Les fioles sur les étagères tremblèrent, tintant les unes contre les autres comme des dents qui claquent. Et les racines au sol, celles qui entouraient le chaudron, se mirent à frémir, presque imperceptiblement, comme si quelque chose en dessous venait de se réveiller.
Ellendia sentit quelque chose frôler sa cheville. Elle baissa les yeux. Une racine rampait le long de sa botte, lente, presque hésitante, comme si elle testait. Ellendia recula d'un pas, se heurtant à Merwinn, qui la stabilisa d'une main sur l'épaule.
« Pally... » murmura Merwinn, la voix tendue. Mais Pally ne répondit pas. Ses yeux étaient rivés sur la boule de cristal, qui avait commencé à luire d'une lumière plus intense, plus froide.
La boule de cristal pulsait sous la main de la sorcière, sa lueur froide projetant des reflets bleutés sur son visage. Ses paupières fermées frémissaient, ses lèvres remuaient toujours en silence. Puis elle s'arrêta. Un sourire se dessina lentement, comme quelqu'un qui vient de trouver ce qu'il cherchait.
« Hmm... » ronronna-t-elle sans ouvrir les yeux. « Intéressant... très intéressant... »
Pally inspira. Il devait poser sa première question. Celle qui le hantait depuis son réveil.
« Cette nuit, j'ai fait un rêve, » dit-il, sa voix plus basse qu'il ne l'aurait voulu. « Une mélodie. Une boîte à musique. Et quelque chose qui s'approchait de moi dans le noir. » Il marqua une pause. « Qu'est-ce que ça veut dire ? »
La sorcière ouvrit un œil, puis l'autre, lentement, comme un reptile qui émerge du sommeil. Son sourire s'élargit.
« Les rêves... » murmura-t-elle, caressant la boule du bout de ses doigts. « Les rêves ne sont que des souvenirs qui n'ont pas encore trouvé le chemin de la surface... ou qui y sont remontés trop tôt. » Elle pencha la tête, ses yeux fendus fixés sur lui. « Ce que tu as vu, mon garçon, ce n'est pas un rêve. C'est une porte. Et tu l'as entrouverte. »
« Une porte vers quoi ? » demanda Pally, la mâchoire serrée.
La sorcière gloussa. « Vers ce que tu étais avant d'oublier ce que tu étais. Hi hi hi. »
Pendant qu'elle parlait, sa main libre s'était posée distraitement sur le bord du chaudron, et d'un geste anodin, presque machinal, elle touilla le contenu avec une longue cuillère en bois. Le mouvement fit rouler une vague de vapeur sucrée directement vers Ellendia, qui se trouvait sous le vent. L'odeur de pain d'épice l'enveloppa, épaisse, entêtante. Ellendia sentit sa tête tourner légèrement, ses paupières s'alourdir. Sans s'en rendre compte, elle fit un pas vers le chaudron, puis un autre.
Merwinn la vit avancer. « Ellendia ! » Il lui saisit l'épaule et la tira en arrière. Elle cligna des yeux, désorientée, comme si elle sortait d'un demi-sommeil.
« Quoi ? Qu'est-ce que... » Elle regarda le chaudron, puis Merwinn, et comprit. Son visage devint blanc.
La sorcière n'avait même pas tourné la tête. Elle continuait de fixer Pally, son sourire intact.
Pally n'avait pas bougé. Ses yeux n'avaient pas quitté la sorcière.
« Cette créature, » reprit-il. « Celle qui rôde dans les bois. Est-ce qu'elle a un lien avec moi ? »
Le sourire de la sorcière disparut. Pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés, son visage devint grave. Elle regarda la boule de cristal, et la lumière à l'intérieur vacilla, comme une flamme dans le vent.
« Le lien... » murmura-t-elle, presque pour elle-même. « Tu poses la question, mais tu connais déjà la réponse, n'est-ce pas ? Tu la sens ici. » Elle posa un doigt crochu sur sa propre poitrine. « Quelque chose en toi la reconnaît. Quelque chose en toi l'appelle. Et quelque chose en elle... te cherche. Depuis très longtemps. »
Un silence. Le gargouillement du chaudron semblait s'être accéléré, comme un pouls qui s'emballe.
« Vous êtes liés, toi et cette chose, » dit-elle, ses yeux remontant vers Pally. « Par le sang, par la nuit, par ce qui a été pris et ce qui n'a jamais été rendu. »
Pally sentit un froid lui traverser la poitrine. Mais il tint bon.
Le chaudron, comme en réponse aux mots de la sorcière, se mit à bouillonner plus violemment. De grosses bulles crevaient à la surface avec des claquements sourds, projetant des gouttelettes du liquide autour du foyer. Une d'elles atterrit sur le sol à quelques centimètres de la botte de Merwinn. La terre grésilla, se creusa, et une fumée âcre monta en sifflant. Merwinn bondit en arrière, les yeux écarquillés. Le liquide était en train de ronger le sol comme de l'acide.
« Écartez-vous du chaudron ! » souffla Merwinn, assez fort pour que tout le monde l'entende.
Mais s'écarter du chaudron, c'était se rapprocher des murs. Et les murs avaient leurs propres surprises.
William, adossé au mur près de l'entrée, sentit les couteaux au-dessus de sa tête vibrer sur leurs crochets. Il s'écarta d'un mouvement vif, juste avant qu'un des crochets ne cède et qu'une lame dentelée ne tombe exactement là où il se tenait une seconde plus tôt. Le couteau se planta dans le sol de terre battue avec un bruit sourd. Personne ne l'avait poussé. Personne ne l'avait touché. Un vieux crochet rouillé qui lâche, rien de plus. Ça arrive. Et si un enfant se trouvait en dessous au mauvais moment, ce serait un accident tragique. Rien de plus. Jamais la faute de la sorcière.
« C'est quoi ce bordel !? » lâcha William, le souffle court, déjà debout.
La sorcière, les yeux toujours fixés sur Pally, souriait.
Et la vapeur du chaudron continuait de se répandre, sucrée, lourde, épaississant l'air de la pièce. Merwinn sentit ses yeux se voiler une fraction de seconde. Il secoua la tête pour chasser l'engourdissement, mais ses gestes devenaient plus lents, plus imprécis, comme s'il se mouvait dans de l'eau.
« Pally ! » appela Merwinn, la voix tendue. « On doit partir ! »
Mais Pally ne se retourna pas. Il avait encore une question.
« Où est-elle ? » demanda-t-il. « Où se trouve la créature en ce moment ? »
La sorcière le fixa un long moment, ses yeux fendus brillant d'une lueur étrange. Puis elle poussa la boule de cristal vers lui, d'un geste lent, presque cérémoniel.
« Regarde, » souffla-t-elle.
Pally baissa les yeux vers la boule. La lumière à l'intérieur tourbillonnait, formant des formes floues qui se précisèrent peu à peu. Il vit un endroit. Pas clairement, pas en détail, mais il le vit. Il sut exactement où c'était. La vision se grava en lui comme un fer rouge, puis la boule redevint opaque.
Il releva la tête. Il avait ce qu'il était venu chercher.
Mais la sorcière n'avait pas fini.
Son sourire revint, plus large, plus tordu, presque compatissant cette fois. Elle pencha la tête sur le côté, et sa voix se fit douce, presque tendre, comme une grand-mère qui annonce une mauvaise nouvelle à un enfant.
« Ooo... mon pauvre chéri, » murmura-t-elle, et dans sa voix il y avait quelque chose qui ressemblait presque à de la pitié. « Si tu savais ce qui t'attend... hi hi hi. »
Pally, qui s'apprêtait à reculer, se figea. « Qu'est-ce que tu veux dire ? »
La sorcière secoua lentement la tête, ses yeux humides d'un amusement cruel. « Je vois tellement de choses pour toi, mon garçon. Tellement de douleur. Tellement de feu et de cendres. » Elle se pencha en avant, sa voix descendant à un murmure. « Et au bout du chemin... au bout de tout ce que tu vas traverser... quelqu'un que tu aimes, plus que quiconque dans cette vie, te prendra tout. »
Le sang de Pally se glaça. « Quoi ? »
« Tu mourras, » dit-elle simplement, comme on annonce la pluie. « Et ce ne sera pas par la main d'un ennemi. Ce sera par la main de celui que tu chéris le plus. Hi hi hi. »
Pendant qu'elle parlait, les racines au sol s'étaient mises à ramper plus loin, plus vite, cherchant les chevilles. Une d'elles s'enroula brusquement autour de la cheville d'Ellendia et tira d'un coup sec. Elle tomba à genoux avec un cri, ses mains frappant le sol juste à côté d'une flaque fumante. Merwinn se jeta sur elle, son épée déjà en main. Il trancha la racine d'un coup net. Ellendia se dégagea, le souffle court, ses paumes rougies par la proximité de l'acide.
« C'est impossible, » dit Pally, la voix plus rauque. « Tu mens. »
« Les sorcières ne mentent pas, mon chou, » répondit-elle, un doigt levé. « Nous déformons, nous omettons, nous embellissons... mais mentir ? Jamais. Ce serait contraire à notre nature. Hi hi hi. »
William avait reculé vers le mur de droite pour éviter les flaques qui se multipliaient au sol. Il se dirigea vers l'échelle menant à la mezzanine et commença à grimper. Au troisième barreau, le bois céda sous son pied dans un craquement sec, sa jambe passant à travers, le tibia raclant les éclats. Il serra les dents, se hissa par la force des bras, et se jeta sur le plancher de la mezzanine. De là-haut, il voyait tout. Le chaos en bas, les flaques fumantes qui gagnaient du terrain, Merwinn qui protégeait Ellendia, Pally figé devant la sorcière.
Pally sentait son cœur cogner dans sa poitrine. Il ne voulait pas y croire. Mais quelque chose dans la voix de la sorcière, quelque chose dans ses yeux, lui disait qu'elle ne jouait plus.
Il devait savoir.
« Qui est-ce ? »
La sorcière le regarda. Un long silence. Ses yeux brillaient. Sa bouche s'ouvrit.
Et elle rit.
Un rire qui monta du fond de sa gorge, d'abord bas, guttural, puis de plus en plus aigu, de plus en plus strident, remplissant chaque recoin de la chaumière. Sa tête se renversa en arrière, ses épaules tressautant, ses dents jaunes exposées à la lumière vacillante des lucioles. Elle riait comme si c'était la chose la plus drôle qu'elle avait entendue depuis des siècles.
Pally resta immobile. Le rire de la sorcière résonnait dans sa poitrine comme un second cœur, un cœur froid. Il venait de poser la question la plus importante de sa vie et la seule réponse était ce rire. Quelque chose se brisa en lui, pas bruyamment, pas comme un os qui casse, mais comme un fil qu'on tend trop longtemps et qui lâche sans un bruit. Elle ne lui dira pas.
Et à mesure qu'elle riait, la maison devint folle.
Le chaudron déborda. Le liquide corrosif se déversa par vagues sur le sol, rongeant tout ce qu'il touchait, la terre, les racines, le bois, avançant comme une marée lente et inexorable. Les étagères se mirent à vomir leur contenu, les fioles glissant une à une du bord, s'écrasant au sol. Les couteaux au mur vibraient comme des diapasons, certains se décrochant et tombant lame première dans le chaos en dessous.
Le sol disparaissait. En bas, il n'y avait plus d'endroit sûr où poser les pieds.
« PALLY ! » hurla Ellendia, sa voix perçant le chaos.
Et cette fois, Pally entendit.
Il cligna des yeux, comme s'il se réveillait d'un second rêve. Son regard balaya la pièce. Merwinn et Ellendia au milieu du chaos. William en haut sur la mezzanine. La fumée. L'acide. Et la sorcière, toujours assise sur son tabouret au milieu du chaos, comme si rien ne pouvait l'atteindre, qui riait encore.
« Ça va !? » cria-t-il vers Merwinn et Ellendia.
En haut, William avait déjà compris. Le plancher de la mezzanine craquait de plus en plus sous ses pieds, la chaleur montant d'en bas commençant à le fragiliser. Il regarda la fenêtre sur le mur gauche, obstruée par la structure en bois. Trop loin pour l'atteindre depuis la mezzanine. Mais le lustre, lui, pendait au-dessus de la pièce, à mi-chemin entre la mezzanine et la fenêtre.
Il prit son élan et sauta. Ses mains agrippèrent le fer froid du lustre qui tangua violemment sous son poids. Les lucioles s'affolèrent dans leurs lanternes, projetant des ombres chaotiques sur tous les murs. Le lustre oscilla, une fois, deux fois, et au troisième balancement William lâcha prise et se propulsa vers la fenêtre. Son corps heurta le mur, ses doigts agrippant le rebord du trou rond. Ses pieds trouvèrent un appui et, d'un coup d'épaule, il arracha la structure de bois qui obstruait l'ouverture. L'air froid de la nuit s'engouffra dans la pièce comme une gifle.
« PAR ICI ! » cria-t-il, déjà à moitié dehors.
Il se glissa à travers l'ouverture et disparut dans la nuit. Merwinn attrapa Ellendia et ils foncèrent vers la fenêtre. Au rebord, ils se retournèrent vers Pally.
« PALLY, VIENS ! » cria Merwinn.
Pally essaya d'avancer. Ses jambes étaient prises. Des ronces s'étaient enroulées autour de ses deux chevilles pendant qu'il était absorbé par la sorcière, serrées, épaisses, comme si la maison avait profité de son immobilité pour l'ancrer au sol. Il tira. Rien ne bougea. Les épines s'enfoncèrent de plus en plus dans le tissu de son pantalon, griffant sa peau. Il attrapa son épée et trancha les ronces d'un coup rageur, puis un deuxième, libérant d'abord sa jambe gauche, puis la droite.
Libre. Mais le sol autour de lui fumait. Il n'y avait plus de chemin direct vers la fenêtre. Alors il fit la seule chose que Pally savait faire face à l'impossible.
Il fonça.
Il bondit sur la table, ses bottes glissant parmi les parchemins et les fioles, sa main attrapant la boule de cristal au passage. La sorcière cessa de rire.
Il sauta de la table, posa son pied droit sur le rebord du chaudron et se propulsa vers le lustre qui tanguait encore au-dessus de lui. Ses mains agrippèrent le fer froid. Sous la force de son impulsion le chaudron bascula, le fer grinça contre la pierre, et le liquide bouillonnant se déversa en une vague fumante droit sur la sorcière. Un hurlement déchira l'air, un cri qui n'avait rien d'humain, un son de bête blessée et de fureur ancienne qui fit trembler les murs de la chaumière. Elle se redressa, trempée, fumante, ses yeux de serpent incandescents de rage.
Pally tanguait avec le lustre, la boule de cristal coincée contre sa poitrine, ses jambes esquivant les racines qui fouettaient l'air en dessous. Le lustre l'emportait dans des tours de la salle, et à chaque passage la sorcière frappait l'air de ses mains brûlées, la maison se contractant autour de lui comme un poing qui se ferme. Dehors, William, Merwinn et Ellendia lançaient des pierres à travers la fenêtre, forçant la sorcière à se protéger le visage de ses bras brûlés.
Le lustre revint vers la fenêtre. Pally lâcha prise et atterrit dehors. Merwinn et Ellendia l'attrapèrent chacun par un bras avant qu'il ne tombe.
Avant de courir, il se retourna une dernière fois vers l'ouverture. À travers le trou, il aperçut la sorcière. Elle avait cessé de hurler. Elle le regardait. Et dans ses yeux, il n'y avait plus de malice, plus d'amusement. Il y avait quelque chose d'autre. Quelque chose qui ressemblait à de la faim.
Il courut.
L'air de la nuit les frappa comme une gifle. Derrière eux, les hurlements de la sorcière résonnaient encore, mais ils s'estompaient déjà à mesure qu'ils prenaient de la distance.
Pally, la boule de cristal sous le bras, le souffle court, se redressa et regarda ses amis. Merwinn, Ellendia, William. Tous debout. Tous vivants.
« Je sais exactement où est la créature. Suivez-moi. »
Ils coururent. Les branches fouettaient leurs visages, la neige ralentissait leurs pas, mais ils coururent. La chaumière-champignon s'éloignait derrière eux, sa lueur verdâtre disparaissant entre les arbres comme un œil qui se ferme.
Pally serrait la boule de cristal contre lui. Il ne savait pas vraiment pourquoi il l'avait prise, c'était dans le feu de l'action, mais elle semblait le guider, comme si le chemin se dessinait devant lui sans qu'il ait besoin de réfléchir.
Son souffle court formait des nuages blancs dans l'air glacé. L'image de la sorcière, ses yeux affamés, son rire, tout tournait encore dans sa tête. Mais une phrase revenait plus fort que les autres, comme un écho qui refuse de mourir.
Celui que tu chéris le plus.