Chapitre 11
Les douleurs du présent
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L'air de la nuit les frappa comme une gifle. Derrière eux, les hurlements de la sorcière résonnaient encore, mais ils s'estompaient déjà à mesure qu'ils prenaient de la distance.
Pally, la boule de cristal sous le bras, le souffle court, se redressa et regarda ses amis. Merwinn, Ellendia, William. Tous debout. Tous vivants.
« Je sais exactement où est la créature. Suivez-moi. »
Ils coururent. Les branches fouettaient leurs visages, la neige ralentissait leurs pas, mais ils coururent. La chaumière-champignon s'éloignait derrière eux, sa lueur verdâtre disparaissant entre les arbres comme un œil qui se ferme.
Pally serrait la boule de cristal contre lui. Il ne savait pas vraiment pourquoi il l'avait prise, c'était dans le feu de l'action, mais elle semblait le guider, comme si le chemin se dessinait devant lui sans qu'il ait besoin de réfléchir.
Son souffle court formait des nuages blancs dans l'air glacé. L'image de la sorcière, ses yeux affamés, son rire, tout tournait encore dans sa tête. Mais une phrase revenait plus fort que les autres, comme un écho qui refuse de mourir.
Celui que tu chéris le plus.
Merwinn, qui courait à ses côtés, le regarda et dit entre deux souffles : « Pally... ce qu'elle a dit sur toi... tu sais que c'est des bêtises hein ? Moi je te ferai jamais de mal. T'es mon meilleur ami pour la vie, ok ? »
Pally tourna la tête vers lui et sourit. « Bien sûr. J'y ai pas cru une seule seconde de toute manière. »
Mais au fond de lui, les mots de la sorcière s'étaient déjà logés quelque part, dans un endroit qu'il ne pouvait pas atteindre pour les arracher. Il secoua la tête comme pour les chasser. Il avait autre chose à faire. Il y avait une créature à trouver, et il savait où.
Ils ralentirent après quelques minutes, le souffle en feu, les jambes lourdes. Personne ne parla tout de suite. Ils marchaient, les uns derrière les autres, dans le silence oppressant des Bois Dormants.
Ellendia fut la première à rompre le silence, sa voix plus basse qu'elle ne l'aurait voulu. « Est-ce qu'on... est-ce qu'on vient vraiment de faire ça ? »
Personne ne répondit. Parce qu'il n'y avait pas de réponse. Ils avaient tenu tête à une sorcière. Ils avaient fui une maison qui voulait les tuer. Ils étaient encore en vie, tous les quatre, alors qu'il y a quelques minutes ça ne tenait qu'à un fil.
William marchait un peu en retrait, ses dagues encore dans les mains, son regard balayant les arbres. Il n'avait pas décroché un mot depuis qu'ils étaient sortis. Mais ses doigts tremblaient légèrement sur le manche de ses lames. Il avait vu le couteau passer à quelques centimètres de sa tête. Il avait vu le plancher céder sous son pied. Et il savait, même s'il n'en parlait pas, qu'il s'en était fallu de rien.
Merwinn, qui marchait près de Pally, posa brièvement sa main sur l'épaule de son ami. Pas un mot. Juste une main. Et Pally, sans le regarder, hocha doucement la tête.
Ils étaient différents de quand ils étaient entrés dans la chaumière. Ils le savaient tous, même s'ils n'auraient pas su le dire.
Pally accéléra soudain le pas. « On a pas le temps de penser à ça. La sorcière ne va sûrement pas nous laisser partir comme... »
Il s'arrêta net. Quelque chose dans la forêt avait changé. Le silence était trop parfait. Trop lourd. Les autres s'arrêtèrent aussi, sentant la même chose.
Merwinn. Puis Ellendia. Puis William.
Derrière eux, dans l'obscurité qu'ils venaient de traverser, des yeux brillaient. Deux. Quatre. Dix. Vingt. Des dizaines de points lumineux, verdâtres, pulsant dans la nuit comme des braises empoisonnées. Et le son qui les accompagnait, un grondement bas, collectif, qui montait de partout à la fois.
Les loups.
« Courez, » murmura Pally.
Ils coururent. Mais les loups étaient plus rapides. Les grondements se rapprochèrent, les branches craquaient sous des pattes lourdes, et en quelques secondes les premiers loups apparurent sur leurs flancs, courant en parallèle, leurs marques verdâtres pulsant dans l'obscurité. Ils ne les attaquaient pas encore. Ils les guidaient. Les encerclaient.
« Ils nous coupent la route ! » cria William, qui voyait le mouvement tactique se dessiner.
C'était trop tard. Les loups surgirent de devant, bloquant le passage. D'autres fermèrent l'arrière. Le cercle se referma. Le quatuor se retrouva dos à dos au milieu d'une clairière étroite, entourés par une meute dont le nombre semblait ne pas finir. Les marques verdâtres sur leurs pelages pulsaient à l'unisson, comme un seul organisme, un seul battement de cœur.
« Restez groupés ! » lança Pally, son épée dans une main, la lanterne dans l'autre.
Merwinn se plaça immédiatement à côté d'Ellendia, son épée levée. Ellendia arma son arc, une flèche encochée, balayant le cercle de loups du regard. William, dagues en main, couvrait l'arrière, ses yeux calculant chaque mouvement.
Le premier loup bondit.
Merwinn le repoussa d'un coup d'épée au flanc. Un deuxième surgit à gauche, Ellendia le toucha à l'épaule d'une flèche. Mais ils arrivaient de partout, par vagues, et chaque loup repoussé était remplacé par deux autres.
William para un premier loup avec ses dagues croisées, le repoussant d'un coup de pied au museau. Mais un deuxième le percuta par le flanc et le projeta au sol. Son dos heurta la terre gelée, le souffle coupé. Le loup était sur lui, ses crocs à quelques centimètres de sa gorge, sa bave brûlante coulant sur son cou. William plaqua ses deux mains contre la gueule de la bête, repoussant de toutes ses forces, les bras tremblants, les doigts glissant sur le pelage humide. Il sentait les crocs racler contre ses paumes, la puissance de la mâchoire qui poussait, poussait, se rapprochait.
Et dans sa vision périphérique, deux autres loups approchaient, bas sur leurs pattes, les yeux fixés sur lui, leurs marques verdâtres pulsant à l'unisson. Ils avaient repéré la proie à terre. Le plus facile à manger.
William serra les dents. Ses bras lâchaient. Et une pensée, froide et nette, traversa son esprit : il allait mourir ici, dans cette forêt, sans avoir accompli ce pour quoi il s'était juré de vivre.
Et soudain, une lumière.
Pally vit William au sol. Il ne réfléchit pas. Il attrapa la lanterne et la brisa contre la lame de son épée. Le verre éclata, l'huile se répandit sur l'acier, et des flammes jaillirent de sa paume, vives, féroces. L'huile prit feu instantanément et une langue de feu se dessina le long de la lame, crépitante, vivante.
Son premier arc de cercle fendit l'air, large, puissant, traînant derrière lui une courbe de feu qui resta suspendue dans la nuit comme une cicatrice de lumière. La lame atteignit le loup qui maintenait William au sol, la neige fondit autour de l'impact, et la bête fut projetée sur le côté dans un hurlement, ses marques verdâtres grésillant, son pelage fumant.
Le deuxième loup bondit. Pally pivota et lança un deuxième arc, plus serré, plus rapide. La lame enflammée traça une ligne brûlante à travers la nuit et cueillit la bête en plein vol. William, toujours au sol, sentit la vague de chaleur lui balayer le visage.
Le troisième loup hésita. Pally fit un pas en avant, son épée décrivant un dernier arc, lent celui-là, délibéré, une courbe de feu qui dessina un demi-cercle devant lui comme une frontière infranchissable. Le loup recula, les oreilles plaquées, les crocs découverts mais les pattes tremblantes, et disparut dans les ombres.
Pally s'immobilisa. Son souffle formait de la vapeur dans l'air froid, mais autour de lui l'air tremblait de chaleur. La neige avait fondu sous ses pieds, la terre fumait, et les flammes de son épée crépitaient doucement dans le silence qui venait de tomber. Son regard était fixe, concentré, ses yeux brillant d'un éclat que la seule lueur du feu ne suffisait pas à expliquer.
William le regardait d'en bas, immobile, le souffle encore bloqué dans sa gorge. La lumière des flammes jouait sur le visage de Pally, creusant ses traits, dorant sa peau, et les ombres dansaient derrière lui comme si elles n'osaient pas s'approcher. La neige qui fondait autour de ses bottes formait un cercle d'eau qui reflétait le feu, et pendant un instant il sembla se tenir sur un lac de lumière.
Pally baissa les yeux vers lui et lui tendit la main.
William la regarda. Cette main. La main de Pally. Le gamin qu'il méprisait depuis des années, qui l'avait trempé d'eau glacée le matin même, qui l'appelait "Boucle d'Or", qui riait avec Merwinn de ses malheurs... cette même main venait de lui sauver la vie.
Il la prit.
Pally le tira vers le haut d'un geste sec et ferme. Leurs yeux se croisèrent un instant. Aucun des deux ne dit rien. Il n'y avait pas besoin. Quelque chose s'était passé entre eux, un quelque chose de silencieux et de définitif, qui changerait la façon dont ils se regarderaient à partir de maintenant.
Pally se retourna le premier, son épée enflammée toujours en main, les yeux cherchant déjà le prochain danger.
Parce que le combat n'était pas fini.
De l'autre côté de la clairière, la situation avait basculé. Dans le chaos des loups qui se repliaient face à la lumière de Pally, Ellendia avait été séparée du groupe. Trois loups l'avaient isolée, la poussant vers les arbres, coupant la distance entre elle et Merwinn. Elle tirait ses flèches, une, deux, trois, mais ses mains tremblaient et les bêtes avançaient toujours, resserrant l'espace.
Merwinn la vit. Son cœur s'arrêta. Non. Pas elle.
Elle était trop loin. Beaucoup trop loin. À cette distance, même en courant, il n'arriverait jamais à temps. Les loups étaient entre eux, et Ellendia reculait, son arc presque inutile à bout portant. Le plus gros des trois loups se ramassa sur ses pattes arrière, prêt à bondir.
Quelque chose monta en Merwinn. Pas de la peur. Pas de la colère. Quelque chose de plus profond, de plus silencieux. Ellendia n'était pas juste son amie. Elle n'était pas juste la petite fille avec qui il avait grandi. Elle était... elle. Et s'il la perdait, là, maintenant, sous ses yeux, parce qu'il n'avait pas été assez rapide, il ne se le pardonnerait jamais.
Merwinn ne réfléchit pas. Son corps bougea avant sa pensée.
Il se pencha en avant, posa son poids sur la pointe de ses pieds, et sentit quelque chose qu'il n'avait jamais senti auparavant. Un courant. Pas autour de lui, pas dans l'air, mais en lui. Comme un souffle qui partait de son centre et descendait dans ses jambes, ses pieds, la pointe de ses bottes. Cirilla lui avait montré cette technique des dizaines de fois. Il avait essayé des centaines de fois. Il avait échoué à chaque fois.
Pas cette fois.
Il s'élança. Le sol sous ses pieds éclata en une gerbe de neige. L'air autour de lui se comprima, un courant violent se forma dans son sillage, soulevant la neige et les feuilles mortes en un tourbillon furieux. Il traversa la distance en un battement de cœur, sa lame traçant une ligne invisible dans la nuit, et quand il réapparut de l'autre côté, il était devant Ellendia, son épée encore tendue, le souffle coupé par la vitesse.
Le loup prêt à bondir était à terre. Une entaille nette barrait son flanc, si rapide qu'il ne l'avait même pas vue venir.
Merwinn tremblait. Ses jambes menaçaient de céder sous lui, ses genoux vacillant comme s'ils avaient porté trop de poids pendant trop longtemps. Il ne comprenait pas ce qu'il venait de faire. Il sentait encore le courant dans ses jambes, mais il s'éteignait déjà, le laissant vidé, presque creux. Et il savait, sans savoir comment il le savait, qu'il ne pourrait pas le refaire tout de suite. Ça lui avait coûté quelque chose. Quelque chose qu'il n'avait pas en réserve.
« Je ne laisserai... jamais personne... te faire du mal, » souffla-t-il, la voix cassée par l'essoufflement mais les yeux fermes. « Jamais. »
Mais Ellendia était debout, devant lui, vivante, et c'était la seule chose qui comptait.
Elle le regardait. Et dans ses yeux, pendant un instant, elle vit en Merwinn quelque chose qu'elle n'avait jamais vu.
Elle l'attrapa contre elle, ses bras serrés autour de lui, à la fois pour le protéger et parce qu'elle ne pouvait pas s'en empêcher. Son arc était tombé au sol. Ses mains tremblaient.
« Oh, Merwinn... » murmura-t-elle contre son épaule, sa voix à peine un souffle.
Il ne dit rien. Elle n'ajouta rien non plus. Mais quelque chose avait basculé entre eux, un fil invisible qui venait de se tendre pour la première fois, et qui ne se détendrait plus jamais.
Les deux autres loups grondaient encore autour d'eux. Merwinn leva son épée, plus par réflexe que par force, les bras lourds.
Les loups étaient encore trop nombreux. Malgré l'épée enflammée de Pally et la vitesse de Merwinn, ils n'y arriveraient pas.
Et soudain, un coup de feu déchira la nuit.
Le son, sec et brutal, résonna à travers toute la forêt. Les enfants sursautèrent tous les quatre. Aucun d'eux ne comprit d'abord d'où ça venait. Un loup s'effondra, une balle en pleine tête, ses marques verdâtres s'éteignant d'un coup.
Puis un deuxième coup. Puis un troisième.
Et derrière les détonations, un rugissement. Pas un rugissement de loup. Un rugissement d'ours.
Baloo surgit des arbres comme un rocher lancé à pleine vitesse et percuta la meute de plein fouet, envoyant deux loups voler dans les buissons. Il se dressa sur ses pattes arrière, sa masse immense bloquant une partie de la clairière à lui seul, et rugit de nouveau, un son qui fit vibrer le sol sous leurs pieds.
Et derrière lui, s'avançant calmement comme s'il se promenait dans son jardin, Durrin. Son fusil fumait encore dans sa main droite. Sa hache pendait dans la gauche. Il balaya la scène du regard, les quatre enfants, l'épée enflammée, les loups, le chaos.
« Bon sang d'bois... » lâcha-t-il, secouant la tête.
Puis il regarda Pally et Merwinn. Et malgré tout, malgré le danger, malgré les loups, un sourire se dessina dans sa barbe.
« J'Orrrais dû m'en douterrr, » dit-il. « Avec vous deux dans réé parraggges, les ennuis ne sont jamais bien loin. »
Il épaula son fusil et tira de nouveau, faisant reculer la meute. Baloo chargeait, dispersait, écrasait. Les loups, pris entre le feu, l'ours et les balles, commençaient enfin à se disloquer.
Durrin se tourna vers les enfants, son visage redevenant grave. Il ne posa aucune question. Pas "qu'est-ce que vous faites là". Pas "où vous allez comme ça". Rien. Il regarda juste Pally une seconde, la boule de cristal sous son bras, ses yeux brillants, et quelque chose dans le regard du nain disait qu'il comprenait parfaitement. Il comprenait, et il savait qu'il ne pourrait pas l'arrêter.
« Filez maintenant ! J'm'occupe d'ces bestioles avec Baloo. »
Pally hocha la tête, la boule de cristal toujours serrée contre lui. Il regarda ses amis, qui acquiescèrent. Ellendia releva Merwinn qui avait retrouvé la force de se lever, appuyé contre elle. William se tenait droit, ses dagues rangées, son regard croisant brièvement celui de Pally.
Ils ne se parlèrent pas. Ils se comprirent.
Et ils coururent comme ils purent, fatigués, mais en vie, laissant derrière eux les coups de feu, les rugissements de Baloo, et les hurlements des loups qui mouraient dans la nuit, en se plongeant toujours plus dans les profondeurs de la forêt.
Ils coururent jusqu'à ce que les bruits de combat derrière eux ne soient plus qu'un lointain écho étouffé par les arbres. Puis Pally ralentit. Puis il s'arrêta.
Les autres s'arrêtèrent aussi, en désordre, comme des marionnettes dont on aurait soudain coupé les fils. Merwinn tomba à genoux, les mains posées sur la neige, sa respiration sifflant dans sa gorge. Ellendia se laissa glisser à côté de lui, sa main sur son dos. William s'adossa contre un arbre, ses yeux fixant le sol sans le voir.
Personne ne parla pendant un long moment. Il n'y avait plus rien à dire. Des loups. Une sorcière. Des loups encore. Et une créature démoniaque qui les attendait quelque part dans ces bois. Ils n'étaient que des enfants. Et la nuit semblait vouloir leur rappeler qu'ils n'auraient jamais dû quitter Sleepinwood.
Pally était le seul encore debout, la boule de cristal sous le bras, les flammes qui avaient embrasé son épée maintenant éteintes. Son souffle formait des nuages rapides dans l'air froid, mais ses yeux n'avaient pas perdu leur éclat. Lui, il avait encore la flamme. Pas dans sa main. Dans sa poitrine.
Ellendia leva soudain la tête, la panique dans la voix. « Merwinn, Merwinn, regarde-moi, ça va ? »
Merwinn tenta un sourire qui ressemblait plus à une grimace. « Ça va... ça va... juste... juste besoin de souffler... »
Mais ses jambes refusaient de lui obéir. Quand il essaya de se relever, il vacilla, se rattrapa de justesse à l'épaule d'Ellendia. Elle glissa son bras autour de lui, le soutenant comme elle put. C'était étrange. Un peu plus tôt, c'était lui qui la protégeait. Lui qui se tenait devant elle. Et maintenant, c'était elle qui le portait. Elle le portait comme on porte quelque chose de précieux qu'on vient de manquer de perdre.
« Je vais bien, » souffla Merwinn. « Vraiment. Vous... vous inquiétez pas pour moi. »
Mais Pally savait. Il voyait que Merwinn ne tenait plus debout. Il voyait qu'Ellendia avait les mains qui tremblaient encore. Il voyait William qui regardait dans le vide, lui qui d'habitude analysait tout, calculait tout, et qui là ne calculait plus rien.
Et dans sa main, il y avait la boule de cristal.
Elle était encore tiède. Elle scintillait faiblement, et dans cette lueur il sentait le chemin. Pas loin. La créature n'était pas loin. Il pouvait y aller maintenant, pendant que ses amis reprenaient leurs forces. Il pouvait la trouver, la comprendre, comprendre ce lien dont la sorcière avait parlé. Par le sang, par la nuit, par ce qui a été pris et ce qui n'a jamais été rendu. Il pouvait savoir qui il était. D'où il venait. Pourquoi ce feu en lui. Pourquoi ce rêve. Pourquoi cette silhouette derrière la porte.
Il pouvait tout savoir.
Il suffisait qu'il parte. Maintenant. Sans se retourner.
Il fit un pas en avant.
Et le rire de la sorcière remonta dans sa tête. Celui que tu chéris le plus. Hi hi hi. Le ricanement lui vibrait derrière les oreilles, comme si elle marchait à côté de lui. Et si c'était Merwinn ? Et si c'était Ellendia ? Et si c'était William, maintenant qu'il lui devait la vie ? Et si c'était tous les quatre, d'une manière ou d'une autre, par sa faute ?
Il fit un autre pas. Plus lent.
Des images lui revinrent. Sans qu'il les appelle. Par vagues.
Merwinn courant dans la forêt, fuyant un nuage d'abeilles enragées, criant "FUUMMIIERRRR". Merwinn qui refuse de danser à la fête de Sleepinwood, les joues rouges, jusqu'à ce qu'Ellendia l'attrape par la main et que les trois se mettent à tourner maladroitement au milieu de la place, sous les guirlandes. Merwinn qui rate sa cible au stand de tir trois fois de suite pendant que Pally se moque, et Ellendia finit par tout exploser en un seul coup. Merwinn qui le défend face à William après une dispute, "Laisse-le tranquille, William, c'est pas à lui que tu devrais en vouloir", alors qu'il ne méritait pas toujours qu'on prenne son parti.
Et puis l'entraînement sur les structures de Cirilla. Merwinn tombait. Lui-même tombait. Mais ils se relevaient toujours ensemble.
Pally s'arrêta net.
Son pied suivant ne se posa pas vers l'avant, mais en arrière.
Il regarda la boule de cristal dans sa main. Elle pulsait doucement, patiemment, comme si elle savait qu'il finirait par céder. Comme si elle attendait.
Non.
Il serra les dents. Le combat ne se déroulait pas dans ses poings ni dans ses jambes cette fois. Il se déroulait quelque part à l'intérieur, quelque part où personne ne pouvait l'aider. D'un côté, tout ce qu'il cherchait depuis qu'il avait ouvert les yeux ce matin-là. De l'autre, les trois personnes qui étaient tombées avec lui et qui s'étaient relevées avec lui chaque fois.
Il fit un dernier pas. En arrière.
Et il ouvrit la main.
La boule de cristal tomba dans la neige avec un bruit mat. Elle aurait dû se briser. Elle était lourde, et la terre sous la neige était dure comme de la pierre. Mais elle ne se brisa pas. Elle roula à peine, s'arrêta dans un creux, et resta là, sa lueur pâle intacte, imperturbable, comme si rien ne pouvait la toucher.
Pally la regarda un instant. Puis il tourna le dos.
« On va se mettre à l'abri, » dit-il, et sa voix était ferme. « Merwinn a besoin de souffler. Vous tous, vous avez besoin de souffler. » Il balaya les arbres du regard, plissa les yeux. « Il y a une cabane par là, pas loin. Cinq minutes de marche. On va s'y poser, Merwinn reprend ses forces, je monte la garde. Et au lever du jour, on rentre à Sleepinwood. »
Merwinn leva la tête vers lui, le front plissé. « Et la créature ? »
Pally haussa les épaules, un geste rapide et sec, comme pour balayer la question avant qu'elle ne prenne trop de place. « Elle attendra. »
Il ne regarda pas la boule de cristal derrière lui. Pas une seule fois. Même si une partie de lui hurlait pour qu'il la ramasse.
Ellendia cligna des yeux, surprise. Elle ne posa pas de questions non plus. Elle aida simplement Merwinn à se remettre debout, passant son bras autour de sa taille, le soutenant de tout son poids léger. William se redressa de son arbre, silencieux, et leur emboîta le pas sans un mot.
Ils se mirent en marche dans la nuit.
Ellendia marchait lentement au rythme de Merwinn, sa tête presque contre la sienne à force de le porter. Au bout de quelques pas, elle souffla, pour lui seul :
« Tu sais... ce que tu as fait tout à l'heure... »
Merwinn baissa les yeux, gêné. « Oh, c'était rien, j'ai juste... »
« Non. » Elle le serra un peu plus fort. « C'était pas rien. Tu as traversé la clairière en une seconde. Une SECONDE. On aurait dit Cirilla en action Merwinn! »
« Tu le penses vraiment? » murmura Merwinn, une petite fierté affleurant malgré lui.
« Oui! C'était impressionnant ! Tu as puisé dans tes réserves et tout ça pour... » Elle hésita. Puis le dit quand même. « Pour me sauver. »
Merwinn ne répondit pas tout de suite. Il marchait, son bras autour des épaules d'elle, ses jambes tremblantes mais son cœur qui cognait pour une toute autre raison.
« Merci, » dit-il enfin, à voix basse, presque timide.
À l'intérieur de sa tête, en revanche, c'était une autre histoire.
Oh bon sang oh bon sang oh bon sang, elle m'a fait le plus beau compliment de la vie et de la Terre!! Olala et aussi elle sent bon! Et puis ses cheveux touche ma joue là, olala! Reste calme Merwinn. Respire. Ne dis pas un truc débile. Ne. Dis. Pas. Un. Truc. DÉBILE. Ne pas penser à comment ses cheveux frôlent ma joue. Ne pas penser à comment ses cheveux frôlent ma joue. Ne pas penser à comment ses cheveux frôl-
« Ça va, Merwinn ? » demanda-t-elle, inquiète. « T'es tout rouge et ton coeur bat très fort, je l'entends presque ça m'inquiète. »
« Non, non... t'inquiètes pas, c'est juste la course de tout à l'heure... hehe, » répondit-il un peu trop vite. « Juste la course. »
Devant eux, Pally marchait en tête, la mâchoire serrée, les yeux fixés droit devant lui. Il savait qu'il venait de prendre la bonne décision. Il le savait. Alors pourquoi est-ce qu'il avait l'impression d'avoir laissé une partie de lui-même dans cette neige, à côté d'une boule de cristal qui refusait de se briser ?
William fermait la marche. Il n'avait pas parlé depuis la clairière. Et à la façon dont ses yeux ne cessaient de scruter les arbres, vides et calculateurs d'habitude, vides et perdus à présent, il ne comptait pas parler de sitôt.
(Après quelques minutes de marches)
Une cabane en bois apparut bientôt entre les arbres, petite, basse, construite à l'écart sur les berges d'un lac dont la surface reflétait la lune comme un miroir noir. Elle avait dû servir de refuge à un trappeur autrefois. Les volets étaient fermés mais une lueur filtrait à travers les fentes.
Pally leva la main pour faire signe aux autres de s'arrêter. Il s'approcha lentement, son épée prête, et fit le tour du bâtiment. Silence. Pas de bruit de pas, pas de voix, juste le clapotis du lac tout près. Il revint à la porte, la poussa doucement. Elle n'était pas verrouillée.
Il entra le premier. L'intérieur était petit, chaud, encombré. Des étagères avec des pots de conserves. Un âtre à moitié éteint. Un vieux tapis. Et personne. Du moins personne qu'il pouvait voir.
Il fit signe aux autres d'entrer.
Ellendia entra en soutenant Merwinn et le guida vers un coin, près de l'âtre. Elle le fit asseoir délicatement, les mains attentives, les yeux inquiets. « Tu restes là. Tu bouges pas. Je cherche de l'eau. »
« Oui chef, » murmura Merwinn avec un sourire fatigué.
William entra ensuite. Il balaya la pièce d'un regard qui tentait de redevenir méthodique, puis se laissa glisser contre le mur du fond, les dagues posées à côté de lui. Il ne ferma pas les yeux. Il ne regarda personne non plus.
Pally resta près de la porte, un pied dedans, un pied dehors, son regard balayant les environs. Le lac, les arbres, les ombres. Il écoutait. Il sentait. Il était la sentinelle, et il le serait aussi longtemps qu'il faudrait.
Ellendia fouillait les étagères, cherchant de quoi faire boire Merwinn. Elle avança vers le fond de la pièce, là où l'obscurité était plus dense, écartant une tenture qui séparait un coin du reste de la cabane.
Et elle hurla.
Un vrai cri, aigu, court. Un cri de surprise pure.
Pally bondit à l'intérieur, épée levée. William se redressa d'un coup, dagues en main. Merwinn se mit debout avec une énergie qu'il n'aurait pas dû avoir, s'appuyant au mur, le souffle court, déjà près d'Ellendia.
Et derrière la tenture, recroquevillé au sol, les mains tremblantes levées en protection, les yeux écarquillés d'une terreur pure, il y avait un homme.
Ellendia recula d'un pas, le cœur cognant, son arc à moitié levé. Puis elle le reconnut.
« M. Sylphin ? »
L'homme cligna des yeux, mit un long moment à reconnaître le visage de la petite fille. Ses lèvres tremblaient. Sa joue portait une éraflure fraîche.
« Ellendia... Ellendia, c'est toi... oh mon Dieu c'est toi, » balbutia-t-il, sa voix cassée comme celle de quelqu'un qui n'a pas parlé depuis des heures. « Chut, chut, il ne faut pas... il ne faut pas crier. S'il vous plaît. Plus un bruit. »
Il se redressa avec peine, s'agrippant au mur. Les quatre enfants le regardaient, immobiles. C'était bien lui, M. Sylphin, le villageois qui passait parfois à l'orphelinat, celui dont la femme brodait les plus beaux châles de Sleepinwood, dont le fils avait environ l'âge de Pally. Mais il n'était plus le même. Son visage était creusé, sa barbe de deux jours, ses yeux rougis et fuyants.
« Qu'est-ce que vous faites là ? » souffla-t-il, le regard allant de l'un à l'autre. « Vous ne devriez pas... c'est... c'est trop dangereux, les enfants, vous n'avez aucune idée... »
Il s'avança vers la fenêtre, écarta légèrement le volet, jeta un coup d'œil dehors, referma précipitamment. Ses mains ne cessaient de trembler.
« Ma femme... ma Maura, elle est très malade. Une fièvre. Une forte fièvre. Je... je cherchais une plante, une plante qu'on trouve que dans ces bois, c'est la seule chose qui peut la sauver. » Il déglutit. « Mais... mais... »
Sa voix se brisa.
« Mais j'ai vu quelque chose. »
Les quatre enfants se figèrent.
« Quelque chose que je n'avais jamais vu. Quelque chose qui n'existe pas. Qui ne peut pas exister. » Ses yeux se voilèrent, comme s'il revivait ce qu'il avait vu malgré lui. « C'est pas un animal. C'est pas un homme. C'est... c'est... »
Il chercha un mot qu'il ne trouva pas.
« Il ne faut pas faire de bruit, » murmura-t-il enfin, sa voix tombant à un filet de voix. « Il ne faut surtout pas faire de bruit. Elle rôde. Ici. Elle nous cherche. Je crois qu'elle peut entendre. Je crois qu'elle peut tout entendre. »
Il s'affaissa contre le mur, épuisé, comme si ces quelques mots lui avaient pris les dernières réserves de force qui lui restaient.
Et dans le silence qui suivit, les quatre enfants échangèrent un regard.
Ils savaient.
Ils savaient ce que M. Sylphin avait vu.
Ils restèrent un long moment sans bouger. M. Sylphin était tassé dans son coin, les mains sur les oreilles comme pour se protéger de quelque chose qu'il était seul à entendre. Les enfants se regardaient. Personne n'osait rompre le silence qu'il avait imposé.
Et puis le silence fut rompu. Mais pas par eux.
Cela commença comme un râle. Un souffle rauque, traînant, mouillé, qui n'appartenait à aucune créature connue. Pas le grondement d'un loup. Pas le feulement d'un fauve. Quelque chose qui ressemblait à une respiration, mais une respiration qui aurait oublié comment respirer. Qui forçait l'air à travers une gorge qui ne devrait plus en laisser passer.
Puis un gémissement. Long. Affamé. Qui ne s'arrêtait pas, qui portait en lui une faim sans fond, une faim qu'aucun repas ne pourrait jamais combler.
Puis un claquement. Un bruit de mâchoire qui se referme sur le vide. Une fois. Puis encore. Et encore.
Pally et Merwinn se regardèrent en même temps. Sans un mot. Ils avaient déjà entendu ces bruits. Pas une impression. Une certitude. Dans la caverne aux Mille et Une Pattes, alors qu'ils étaient pris au piège parmi les araignées, ces mêmes râles, ces mêmes gémissements, ces mêmes claquements humides avaient résonné quelque part au loin, étouffés par les parois de la grotte. Ils avaient cru que c'était les araignées elles-mêmes, ou un écho, ou leur imagination.
Ce n'en était pas. Ça n'avait jamais été ça.
L'abeille bleue du matin. Les araignées agitées dans la grotte. Les loups aux marques verdâtres, deux fois cette nuit. Durrin, à la fête de Sleepinwood, avec cet air grave qui ne lui ressemblait pas : « J'pense qu'une créature se cache dans les bois. »
Il savait. Il savait déjà. Il n'avait pas pu la nommer, il n'avait pas pu la décrire, mais il l'avait sentie. Les bêtes aussi. Toute la forêt s'était affolée autour de cette chose sans comprendre ce qui la faisait trembler.
Elle était déjà là depuis le début. Et depuis le début, elle les cherchait.
Le son venait de loin. Mais il se rapprochait.
Ellendia sentit ses jambes se liquéfier. Sa main trouva celle de Merwinn sans qu'elle y pense, et Merwinn la serra si fort que ses propres tremblements se calmèrent un instant. Il ne savait pas dire pourquoi, mais ce son faisait quelque chose dans son ventre. Quelque chose qui lui donnait envie de vomir et de pleurer en même temps.
William était devenu blanc. Ses dagues étaient dans ses mains sans qu'il se rappelle les avoir sorties. Ses yeux fixaient le mur de la cabane comme si le mur allait se dissoudre d'un instant à l'autre. Son corps savait. Son corps avait compris avant lui.
Mais c'est Pally qui réagit le plus étrangement.
Pally n'avait pas bougé. Pas reculé. Pas tremblé. Mais il avait pâli. Son souffle s'était fait plus court. Et dans sa poitrine, son cœur avait commencé à battre plus fort, plus vite, mais dans un rythme qu'il ne connaissait pas. Pas un rythme de peur. Pas un rythme de combat. Un rythme de reconnaissance. Comme si une chose enfouie très loin en lui avait entendu l'appel et répondait. Comme si cette chose avait dit : ah, c'est toi.
Les mots de la sorcière lui remontèrent à la gorge. Quelque chose en toi la reconnaît. Quelque chose en toi l'appelle. Et quelque chose en elle... te cherche.
Il serra les dents et chassa la voix.
M. Sylphin, lui, avait craqué. Il se redressa à demi, les yeux exorbités, et commença à parler trop vite, trop haut.
« C'est elle. C'est elle. C'EST ELLE. Cachez-vous, cachez-vous, éteignez la lumière, ne respirez plus, ne bougez plus, cachez-vous, cachez-vous, cachez-vous... »
Il se laissa tomber dans son coin, se recroquevilla en boule, les bras autour de sa tête, sa voix descendant jusqu'à un murmure qui ne s'arrêtait pas, une litanie qu'il ne pouvait plus contrôler.
Cachez-vous cachez-vous cachez-vous.
Pally regarda la porte.
Il regarda ses amis. Merwinn à genoux, le visage blanc. Ellendia qui serrait Merwinn. William figé contre le mur. Un homme adulte qui s'était transformé en enfant terrifié dans un coin.
Il y eut un moment dans sa tête, un moment très court, où il pensa : je pourrais me cacher aussi. Juste fermer la porte, souffler la lumière, retenir son souffle avec les autres, espérer que ça passe.
Et ça dura une fraction de seconde.
Parce que Pally n'avait pas quitté Sleepinwood, n'avait pas affronté une sorcière, n'avait pas brisé une lanterne sur sa propre épée, n'avait pas refusé une boule de cristal qui lui aurait dit qui il était, pour finir roulé en boule dans une cabane en attendant que ça passe.
Il serra la poignée de son épée.
« Il est hors de question que je me cache, » dit-il à voix basse, plus pour lui-même que pour les autres.
Il poussa la porte et sortit dans la nuit.
L'air froid le frappa en pleine figure. Il avança de quelques pas, s'arrêta en plein centre du petit terrain qui séparait la cabane du lac. Il tourna son visage vers la direction d'où venaient les bruits, du côté des arbres au nord. La lune était pleine. Elle versait sur la clairière une lumière blanche, presque argentée, qui rendait la neige éblouissante.
Au loin, entre les troncs, il la vit.
Une silhouette.
Elle avançait. Lentement. Chaque pas semblait lui coûter et la pousser à la fois. Ses bras pendaient le long de son corps, inertes, puis se levaient brusquement, puis retombaient. Sa tête pendait d'un côté puis de l'autre, comme si son cou ne savait plus quelle position tenir. Elle faisait des bruits. Toujours ces mêmes bruits. Le râle, le gémissement, le claquement de mâchoire.
Derrière Pally, la porte de la cabane grinça.
« Attendez ! »
C'était William. Il sortit avec ses dagues, la mâchoire serrée. Son orgueil ne lui avait pas permis de rester à l'intérieur pendant que le gamin qu'il méprisait encore le matin même se tenait seul face au danger. Il vint se placer à la droite de Pally, quelques pas en arrière, essayant de ne pas montrer que ses jambes tremblaient.
Puis Merwinn sortit à son tour, appuyé sur Ellendia, le visage blême mais l'épée en main. Ellendia le lâcha devant la porte, une flèche encochée, prête, et ils restèrent là, à deux mètres de l'entrée, Merwinn s'appuyant contre le cadre pour tenir debout. Ils ne s'avanceraient pas plus, mais ils ne rentreraient pas non plus.
Pally ne les regarda pas. Il ne pouvait pas. Il avait peur que si ses yeux quittaient la silhouette une seule seconde, sa volonté s'effondrerait.
La silhouette avançait toujours. Cinquante mètres. Quarante.
Le cœur de Pally cognait dans ses oreilles. Il entendait sa propre respiration, trop rapide. Il sentait ses doigts trembler sur son épée. Il sentait la voix de la sorcière qui ricanait dans un coin de sa tête. Tu la sens, n'est-ce pas ? Hi hi hi.
Trente mètres.
Il fallait qu'il parle. N'importe quoi. Juste pour s'entendre parler. Juste pour se rappeler qu'il était encore là, qu'il était encore Pally, qu'il était encore vivant.
Il força un sourire. Il força son vieux sourire en coin, celui qui mettait Braum hors de lui, celui qui faisait rire Merwinn. Il pointa son épée face à la créature, et lança sa voix dans la nuit :
"Aller vieille créature, t'as besoin qu'on te fasse du bouche à bouche tu m'as l'air essouflé! Je t'attends amène toi!"
Sa voix sonnait faux à ses propres oreilles. Mais il l'avait dite. C'était déjà ça.
Vingt mètres.
La silhouette entra pleinement dans le faisceau de lune.
Et Pally vit.
Elle avait été un homme, autrefois.
On pouvait encore le deviner. Les restes d'une chemise en lambeaux. Les restes d'une barbe. Les restes d'un visage qui avait peut-être souri, peut-être pleuré, peut-être aimé quelqu'un. Mais de tout cela il ne restait presque rien.
La peau était grise, tendue sur les os comme une vieille tapisserie qu'on aurait oublié de décrocher. Elle se fendait par endroits, laissant voir le noir dessous. Une joue était à moitié arrachée, et à travers le trou on voyait les dents, toutes les dents, celles du haut et celles du bas, dans un rictus permanent qui ne l'avait pas quittée depuis sa mort.
Ses yeux. Oh, ses yeux. Ils étaient laiteux, presque blancs, mais il y avait au fond une petite lueur. Pas de l'intelligence. Pas de l'humanité. Juste cette chose qu'on voit dans les yeux d'un loup affamé qui a repéré un lièvre. La faim. Rien que la faim.
Ses doigts s'ouvraient et se refermaient, s'ouvraient et se refermaient, comme s'ils anticipaient déjà la chair qu'ils allaient saisir. Sa bouche s'ouvrait et se refermait aussi, produisant ces claquements secs, ce gargouillis humide dans sa gorge ouverte.
Elle le fixait.
Elle avait les yeux sur lui.
Et dans la tête de Pally, tout se figea.
Parce qu'il l'avait déjà vue.
Il l'avait déjà vue.
Pas de loin. Pas dans une rumeur de village. Pas dans une histoire racontée par Cirilla un soir.
Dans son rêve.
C'était elle. C'était exactement elle. C'était la silhouette derrière la porte. C'était cette même chose, avec ce même visage, avec cette même démarche, qui avait posé sa main sur son épaule dans le rêve et qui l'avait saisi avec une violence qui l'avait réveillé en sursaut ce matin-là. La sensation des doigts froids dans sa chair. L'haleine. Le claquement de mâchoire près de son oreille.
C'était réel.
C'était là.
Et des images commencèrent à exploser dans sa tête. Des souvenirs?. Il n'en savait rien. Mais c'était des images qu'il n'avait jamais vues et qui pourtant lui appartenaient. Un sol jonché de corps. Du sang dans la neige. Une main d'enfant qui n'était pas la sienne mais qui l'était quand même. Un cri de femme qu'il ne reconnaissait pas mais qui lui déchirait le cœur. Une odeur de brûlé. Une voix qui appelait un nom, un nom qu'il n'entendait pas mais qu'il savait être le sien.
Ses jambes devinrent de plomb. Son épée pesait cent kilos dans sa main. Ses yeux ne quittaient plus la chose. Ils ne pouvaient plus.
Et la chose, elle, continuait d'avancer.
« PALLY ! »
C'était Merwinn.
« PALLY, BOUGE ! »
« PALLY QU'EST-CE QUE TU FAIS ?! »
C'était Ellendia. Sa voix se brisait, aiguë, paniquée.
Mais les voix arrivaient de très loin, comme à travers plusieurs couches de laine.
D'une main tremblante, elle arma son arc à toute vitesse, les doigts trouvant la corde par pure habitude, et décocha une flèche vers la créature. La pointe s'enfonça dans son torse avec un bruit mat, jusqu'à l'empennage, transperçant la poitrine de part en part.
La créature ne ralentit même pas.
"Mais oui bien sûr...",
William se souvenait. Son esprit, paralysé un instant plus tôt, avait retrouvé ses capacités. Il connaissait ces créatures. Elles mangent pour le plaisir et pour multiplier. Ces Créatures Démoniaques...
« ATTENTION ! » hurla-t-il en tremblant, et sa voix déchira la nuit. « SA MORSURE ! SA MORSURE VOUS TRANSFORMERA EN ELLE ! NE LA LAISSEZ PAS VOUS TOUCHER ! FUYEZ ! »
Et à peine ces mots sortis de sa bouche, il courut dans la direction opposée, ses dagues encore en main, sans se retourner. Son instinct avait parlé avant sa raison. On ne combattait pas ces choses. On ne les regardait pas en face. On fuyait. On fuyait, sinon on devenait elles.
Dix mètres.
Pally ne bougeait toujours pas.
Les images dans sa tête l'enveloppaient. Les claquements de mâchoire de la créature rythmaient les flashs. Le sang dans la neige. Une femme qui criait. Un nom. Son nom.
Il aurait voulu reculer. Son cerveau hurlait à ses jambes de reculer. Mais elles ne répondaient pas. Elles étaient ancrées dans le sol, comme les ronces dans la chaumière. Elles étaient à nouveau coincées. Elles ne voulaient plus de lui.
Cinq mètres.
Le gargouillement de la créature emplissait tout l'espace. Son odeur lui parvint pour la première fois, douceâtre et pourrie, écœurante, familière d'une façon qu'il ne voulait pas comprendre.
Merwinn vit.
Il vit son ami figé. Il vit la créature à cinq mètres. À quatre. À trois.
Et quelque chose en lui, quelque chose qu'il n'aurait pas dû avoir la force de faire, quelque chose que ses jambes vidées auraient dû lui refuser, se leva.
« PALLY ! »
Il se jeta en avant. Il traversa les quelques mètres qui le séparaient d'eux en trébuchant, son épée levée, un cri de guerre étouffé dans la gorge. Il arriva sur la créature de flanc, frappa de toutes ses forces. La lame heurta la chair pourrie avec un bruit mou, traversa, s'enfonça.
La créature ne cria pas. Elle ne broncha même pas.
Elle pivota le buste avec une lenteur monstrueuse, toute sa masse en mouvement comme un fléau, et son bras droit, pendant comme un poids mort, fouetta l'air dans un arc large et violent.
Merwinn n'eut pas le temps de parer.
Le bras le percuta en pleine poitrine et l'envoya voler en arrière. Il traversa l'air comme une poupée de chiffon, son corps rebondit contre le mur de la cabane dans un craquement sec de bois et d'os mêlés, et il retomba au sol, étourdi, le souffle coupé, incapable de reprendre son souffle tout de suite.
« MERWINN ! »
Ellendia laissa tomber son arc et se précipita vers lui, ses mains sur son visage, sur ses épaules, paniquée. « Merwinn, Merwinn, regarde-moi, tu m'entends, tu m'entends !? »
Merwinn leva les yeux. Ils étaient embrumés. Mais au-delà d'Ellendia, il voyait Pally. Pally toujours figé. La créature qui s'était retournée vers Pally, intéressée de nouveau par la proie qui n'avait pas bougé.
Merwinn tendit une main tremblante dans sa direction, des larmes brûlantes montant à ses yeux sans qu'il ait le temps de comprendre pourquoi.
« Pally... » il n'arrivait à articuler. « Pally, je t'en prie... bouge... fais quelque chose... fais quelque chose, Pally... Pally... »
Et quelque chose déclencha dans Pally.
Pas le courage. Pas la volonté. Juste la voix de Merwinn qui pleurait son nom. Juste ça. Juste ce son.
Il cligna des yeux. Le monde lui revint d'un coup, lent, boueux, mais il revint.
Il tomba. Ses jambes cédèrent. Il s'effondra sur les fesses dans la neige, son épée glissant de ses doigts. Il se retourna. Il commença à ramper. En arrière. À quatre pattes. Il voulait fuir. Il voulait ramper loin, très loin, jusqu'à Sleepinwood, jusqu'à l'orphelinat, jusqu'à son lit, jusqu'à ce matin quand tout allait encore bien.
Mais la créature était plus rapide qu'elle n'en avait l'air.
Elle se pencha en avant, comme un loup qui se met à quatre pattes pour bondir, et en trois enjambées elle fut sur lui. Ses doigts froids et durs comme des racines mortes saisirent les cheveux blonds de Pally par derrière et tirèrent sa tête en arrière d'un coup sec. La nuque de Pally s'arqua brutalement vers le ciel. Il vit la lune un instant, énorme, blanche, brillante. Il vit les étoiles.
Puis il vit le visage de la chose au-dessus de lui, à l'envers, la mâchoire grande ouverte, les dents jaunes et noires, la langue grise, l'haleine sortant en gros nuages de vapeur putride.
Et les dents se refermèrent sur son épaule gauche dans un violent croc.
Le cri qui sortit de Pally ne ressemblait à aucun cri qu'il avait jamais poussé.
Ce n'était pas un cri d'enfant. Ce n'était pas un cri de douleur. C'était les deux et ce n'était ni l'un ni l'autre. C'était le son d'un être humain qui découvre qu'il a un corps, vraiment, avec du sang, avec des nerfs, avec des os, et qu'on est en train de le lui prendre.
Les dents traversèrent le tissu. Traversèrent la peau. S'enfoncèrent dans la chair. Craquèrent contre l'os. Le sang jaillit, chaud, noir dans la lumière de la lune, éclaboussant la neige, sa chemise, le visage de la créature.
La douleur fut telle que Pally crut, un instant, qu'il voyait blanc. Puis rouge. Puis plus rien.
Ses yeux roulèrent en arrière. Ses doigts s'ouvrirent dans la neige. Sa voix se cassa au milieu de son cri. Il entendait son propre hurlement de loin, comme s'il était en train de se regarder crier depuis un endroit très haut, très loin. Le cri s'étouffait à mesure que son souffle le quittait.
Merwinn, pensa-t-il quelque part. Merwinn je suis désolé.
La créature relâcha sa tête. Sa mâchoire restait accrochée à son épaule. Elle le mordait encore, plus profond, encore, voulant plus, voulant tout.
Et une lumière.
Un éclair blanc qui illumina toute la clairière comme un coup de tonnerre silencieux, rapide comme une étoile qui tombe.
Un arc tranchant, pur, presque sacré, passa au-dessus de Pally.
La tête de la créature se détacha du corps. Elle fut projetée en hauteur dans un geyser de sang noir, tournoya dans l'air comme une horrible comète, puis retomba sur le sol et roula sur plusieurs mètres avant de s'immobiliser dans la neige, les yeux toujours ouverts, la mâchoire toujours figée en plein mouvement.
Le corps resta debout un instant, ses mains toujours crispées. Puis il bascula sur le côté et s'écrasa mollement dans la neige.
Des bottes s'approchèrent en courant.
Elric.
Il arriva aux côtés de Pally en quelques enjambées, son marteau à la main. Son visage, d'habitude calme et mesuré, était déformé par l'inquiétude. Il lâcha son marteau dans la neige et tomba à genoux près de l'enfant.
« Pally. Pally. Reste avec moi, mon petit. »
Ses mains, grandes, calleuses, se posèrent sur l'épaule ensanglantée. Il appuyait de toutes ses forces, mais le sang continuait à sortir, à travers ses doigts, entre ses phalanges, chaud et rouge dans la neige blanche.
« Pally... »
Mais les voix étaient parties.
Pally entendait tout comme si on lui avait rempli les oreilles de coton.
Merwinn criait son nom. Ellendia pleurait. La voix d'Elric qui parlait doucement, doucement, une voix rassurante, une voix qu'il avait déjà entendue quelque part mais qu'il n'arrivait plus à situer. Et ces voix se mélangeaient, devenaient une seule voix, puis plus de voix du tout.
Le froid partait. C'était bizarre. La neige n'était plus froide. Son épaule n'était plus douloureuse. Tout devenait doux.
Il voyait flou. Trois silhouettes au-dessus de lui. Quatre ? Il n'arrivait plus à compter. L'une d'elle avait les cheveux de Merwinn. Il aurait voulu sourire à Merwinn. Il aurait voulu lui dire que ça allait. Que c'était pas sa faute. Que c'était pas lui. Que la sorcière s'était trompée.
Il aurait voulu.
Mais ses lèvres ne répondaient plus.
La dernière chose qu'il entendit distinctement, avant que tout ne devienne sourd, fut la voix d'Elric, très loin, qui disait :
« Tenez-le. Tenez-le bien. Il faut qu'on l'emmène maintenant. »
Et puis le monde s'éteignit.
Il ne faisait plus froid. Il ne faisait plus chaud. Il ne faisait plus rien.
Juste un silence doux et étheré, où les seuls mots qui résonnait à présent dans sa tête était: "Maman...".