Chapitre 12

Les douleurs du passé

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Dehors, le vent hurlait.
Pally tira la couverture jusqu’à son menton. Il avait cinq ans, et dans sa tête de cinq ans, le vent qui battait les carreaux de sa chambre n’était pas du vent. C’était quelque chose. Quelque chose de grand, quelque chose qui essayait d’entrer. La tempête s’était levée au milieu de l’après-midi et depuis le coucher du soleil elle était devenue un monstre. Le blizzard rugissait contre la maison, secouant les volets, faisant trembler le verre des fenêtres dans leurs cadres de plomb, arrachant aux arbres du parc des craquements qu’on prenait pour des voix.
Il tremblait. Pas seulement de froid. Sa chambre était pourtant bien chauffée, avec la grande cheminée en pierre au fond qui crachait des ombres orange sur les murs de boiseries sombres. Le feu léchait doucement les bûches, et leur odeur de résine chaude remplissait la pièce d’une chaleur qui d’habitude le faisait sourire. Mais pas ce soir. Ce soir le vent était trop fort. Et lui était trop petit.
Il serra son oreiller contre lui. Il regarda le baldaquin au-dessus de sa tête, la broderie argentée qui dessinait des étoiles sur le tissu blanc, des étoiles qu’il comptait parfois avant de s’endormir. Mais ce soir, les étoiles ne suffisaient pas. Les étoiles étaient à l’intérieur, et dehors il y avait le monstre qui frappait contre les fenêtres.
Une rafale plus forte que les autres fit claquer un volet contre le mur.
Pally sursauta et ses yeux se remplirent de larmes immédiatement, comme elles font à cet âge, sans prévenir, sans permission, juste parce que la peur déborde et qu’il faut bien qu’elle sorte quelque part.
« Maman, » murmura-t-il d’abord, pour lui-même, pour se rassurer.
Le volet claqua encore. Et une bourrasque chargée de neige frappa les carreaux comme un poing.
« Maman ! » appela-t-il, cette fois à haute voix.
Sa voix résonna dans la grande chambre trop vide pour un enfant seul. Il se redressa un peu dans le lit, la couverture tirée haut, les yeux fixés sur la porte entrouverte. La porte était tellement loin. La porte était à l’autre bout du monde.
« Maman ! J’ai peur ! »
Un silence. Et puis, dans le couloir, le bruit qu’il espérait.
Des pas.
Doux. Légers. Des pas qu’il aurait reconnus entre mille. Des pas qui venaient vers lui.
Il soupira presque avant qu’elle n’apparaisse, et c’était comme si son petit corps entier avait retenu son souffle depuis le début de la tempête.
Elle entra.
Elle portait une robe longue d'un bleu profond, comme les rideaux, comme le ciel qui dort sous la neige. Et autour de son cou pendait le médaillon.
Ce médaillon-là, Pally le connaissait par cœur. Elle le portait toujours. Il était petit, délicatement façonné dans un bois d'ébène poli, sombre et lisse, presque velouté au toucher. Orné de motifs argentés en forme de constellations, comme s'il emprisonnait un fragment du ciel nocturne. De minuscules rubis, sertis avec une précision presque onirique, ponctuaient certains points des constellations, représentant les étoiles les plus brillantes. Une fine chaîne en argent, subtilement travaillée avec des maillons gravés de motifs similaires, permettait de le porter contre son cœur, littéralement et symboliquement.
Elle s'approcha du lit sans un mot. Et Pally se sentit respirer pour la première fois depuis que le vent avait commencé.
« Mon cœur, » dit-elle doucement, et sa voix était comme une main qui se pose.
Elle s'assit sur le bord du lit. Le matelas s'affaissa légèrement sous son poids, tout près de lui, et il sentit son parfum, ce parfum qu'il n'aurait pas su décrire avec des mots parce qu'il ne connaissait pas encore assez de mots, mais qu'il aurait reconnu parmi toutes les odeurs du monde. Un mélange d'encens et d'orchidée.
Elle tapota ses cuisses pour l'inviter à poser sa tête, ce que Pally fit.
« Qu'est-ce qui t'a fait peur ? »
« La tempête, » souffla Pally. « Le vent, maman, il tape sur les fenêtres, on dirait qu'il veut entrer... »
Elle sourit. Il ne voyait pas son sourire. Mais il l'entendait dans sa voix quand elle répondit.
« Le vent est juste le vent, mon cœur. Il fait du bruit parce qu'il est grand et qu'il ne sait pas comment parler autrement. Mais il ne peut pas entrer. Il n'a jamais pu. Et il ne pourra jamais. »
« Je n'aime pas l'hiver... »
Elle posa sa main sur son front. Ses doigts étaient frais et légers. Ils écartèrent quelques boucles blondes qui s'étaient collées à sa peau, et ce geste tout simple fit plus pour apaiser son cœur que mille mots.
« Regarde-moi, » murmura-t-elle.
Il la regarda.
« Il n'y a rien dans cette maison qui puisse te faire du mal tant que je suis là. Tu m'entends ? »
Il hocha la tête, et une larme glissa sur sa joue, une larme qu'il n'avait même pas senti monter.
Elle la chassa du pouce.
« Chuuut..., » dit-elle délicatement. Et de sa main libre, doucement, elle ouvrit le médaillon qui pendait à son cou.
Le mécanisme s'enclencha avec un petit cliquetis argentin. Pally connaissait ce son par cœur. Il marquait toujours la frontière entre le monde éveillé et le monde où rien ne pouvait le toucher. Une mélodie monta aussitôt du médaillon, d'une pureté envoûtante, comme si elle émanait directement des étoiles dessinées sur le bois. Des notes cristallines, lentes, espacées, qui remplirent la chambre plus complètement que le feu n'avait pu le faire.
Elle détacha délicatement le médaillon de son cou et le posa ouvert sur la petite table de chevet, à côté du lit. Les rubis des constellations attrapèrent la lumière des flammes et se mirent à luire comme de vraies étoiles.
Puis elle se pencha sur Pally. Elle passa une main dans ses boucles, s'y attarda, comme on caresse quelque chose de très précieux qu'on aurait peur d'abîmer. Et elle commença à chanter.

Cruel and cold like winds in the sea
Will you ever return to me
Hear my voice sing when the tide
My love will never die...

La voix de sa mère. Sa voix, rien qu'à elle, ronde et basse, un peu voilée, avec quelque chose dedans qui tenait du chagrin, de la paix et de l'amour en même temps. Dès les premières syllabes, Pally expira presque tout l'air de ses poumons, comme si son corps entier se vidait de toutes les peurs qu'il avait accumulées depuis l'enfance. Puis il reprit une grande inspiration, longue, profonde, et avec cette inspiration la tempête s'éloigna. Le vent n'était plus le vent. Il n'y avait plus de monstre derrière la fenêtre. Il n'y avait plus que cette voix, cette main dans ses boucles, cette chambre qui flottait hors du temps.

Over waves and deep in the blue
I will give up my heart for you
Ten long years I'll wait to go by
My love will never die...

Il ne comprenait pas les mots. Il ne les avait jamais compris. Il avait essayé, une fois, de lui demander ce qu'ils voulaient dire. Elle avait ri doucement et lui avait dit : un jour tu sauras, mon cœur. Pas maintenant. Pas ce soir. Et cela lui avait suffi. Parce que quand elle chantait, il n'avait pas besoin de comprendre. Il avait seulement besoin d'écouter.

Les notes du médaillon accompagnaient sa voix, s'enlaçaient à elle comme deux fils qui se tressent. Et Pally sentit ses paupières s'alourdir. Une à une, les peurs qu'il avait ramassées tombaient de lui comme des feuilles mortes. La tempête. Le volet qui claquait. Les ombres au plafond. Tout partait, tout s'en allait, et il ne restait plus que la voix, et la main, et la chaleur.
Il s'endormit juste avant la dernière note.
Il s'endormit en se disant, sans le formuler vraiment, parce qu'il n'avait pas encore les mots pour ça, qu'il ne voulait jamais être ailleurs qu'ici. Que si tous les soirs pouvaient ressembler à celui-là, il serait heureux pour toujours.

Il fit des rêves doux. Des rêves dont il ne se souviendrait même pas en se réveillant, parce que les beaux rêves passent plus vite que les cauchemars et laissent moins de traces. Il y avait de la lumière dans ses rêves. De l'eau, peut-être. Une main qui tenait la sienne.
Puis un bruit.
Pas un bruit de tempête. Un bruit plus bas, plus profond. Un bruit qui venait d'en bas, du cœur même du manoir, un bruit sourd et puissant qui monta à travers le plancher et vint le chercher dans son sommeil.
Pally ouvrit les yeux.
La chambre était dans le noir. Le feu dans la cheminée n'était plus que des braises rouges mourantes. Le médaillon sur la table de chevet avait cessé de jouer. Combien de temps s'était-il écoulé ? Il ne le savait pas. Il sut juste, immédiatement, que quelque chose n'allait pas. Quelque chose en lui, cette petite horloge qu'ont les enfants pour sentir quand les adultes mentent, quand la maison n'est plus la maison, quand le monde a légèrement glissé de sa place, cette petite horloge sonnait l'alarme.
Il chercha sa mère des yeux dans le noir.
Personne.
Elle n'était plus là. Bien sûr qu'elle n'était plus là, elle était repartie se coucher quand il s'était endormi, c'était normal, c'était comme ça tous les soirs. Mais ce soir, quelque chose n'était pas comme tous les soirs.
Le bruit en bas. Encore. Plus fort.
Et puis d'autres bruits se superposèrent. Des voix. Pas des voix normales. Des voix qui criaient. Des voix d'horreur.
Pally se redressa dans son lit. Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine comme s'il voulait en sortir. Il appela :
« Maman ? »
Aucune réponse.
« Maman ? »
Plus fort cette fois. Il y avait déjà des larmes dans sa voix. Il ne comprenait pas. Elle aurait dû venir. Elle venait toujours.
Il sortit du lit. Ses pieds nus touchèrent le parquet glacé, et le froid le traversa des pieds jusqu'en haut de la tête. Il courut vers la fenêtre, plus par instinct que par raison, et écarta le rideau bleu.
Dehors, le monde brûlait.
Des flammes. Partout. Les maisons du village en bas de la colline, les habitations qui entouraient le manoir, tout était en feu. Les flammes dansaient dans la tempête comme si le blizzard leur donnait de la force au lieu de les éteindre. Et dans la lumière orangée, il vit des formes. Des silhouettes qui couraient. Des silhouettes qui tombaient. D'autres silhouettes, plus lentes, plus lourdes, qui ne ressemblaient pas à des hommes, qui se penchaient sur ceux qui étaient tombés.
Il vit du sang dans la neige.
Il vit beaucoup de sang.
Pally recula de la fenêtre, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau pris au piège, et là, à cet instant précis, l'enfant qu'il était comprit quelque chose qu'aucun enfant ne devrait jamais avoir à comprendre. Il comprit que sa mère n'était pas venue parce qu'elle ne pouvait pas venir. Il comprit qu'il devait y aller, lui. Qu'il fallait qu'il la trouve.
Il poussa la porte de sa chambre.
Le couloir du manoir était plongé dans une pénombre traversée par des éclats rouges qui venaient des fenêtres lointaines. Les candélabres muraux étaient éteints. Les rideaux battaient contre les carreaux. Quelque part, une porte claquait toute seule, rythmiquement, comme un métronome devenu fou.
« Maman ! » cria-t-il, et sa voix se perdit dans le long corridor. « MAMAN ! »
Il courut. Ses pieds nus glissaient sur le parquet froid, il manqua de tomber deux fois, il ne tomba pas. Il avait cinq ans et il ne savait plus respirer correctement, l'air entrait dans ses poumons par à-coups, coupé par les sanglots qu'il n'arrivait pas à retenir. Il courut jusqu'à la chambre de sa mère, la grande chambre au bout du couloir, celle avec la porte sculptée, et il poussa la porte si fort qu'elle alla cogner contre le mur.
Vide.
Le lit n'avait pas été défait. Les rideaux étaient tirés. Une bougie avait été soufflée récemment, on en voyait encore la fumée qui montait en fil mince vers le plafond.
« Maman... »
Il ressortit en titubant et courut vers une autre pièce. Le petit salon. Vide. Les fauteuils renversés. Une tasse brisée sur le tapis. Il continua. La salle à manger. Les portes grandes ouvertes. La longue table couverte des restes du dîner. Et, au pied d'une chaise, une forme.
Pally s'arrêta.
C'était Marta. La vieille Marta, la cuisinière qui lui avait donné du pain au miel ce matin même, la femme au tablier taché de farine qui riait fort quand il faisait des bêtises. Marta était allongée là, sur le tapis. Ses yeux étaient ouverts et fixaient le plafond. Il y avait trop de rouge autour d'elle. Le rouge avait coulé le long du bois poli du parquet et avait formé une flaque qui s'élargissait doucement.
Et quelque chose lui avait ouvert le ventre. Pas propre. Pas net. Comme si des dents y étaient passées.
Pally eut un haut-le-cœur. Ses genoux faiblirent. Il se laissa tomber à terre, plié en deux, et vomit la crème qu'il avait mangée au dessert. Il pleurait en vomissant. Il vomissait en pleurant. Il ne savait plus faire la différence.
« Maman... » souffla-t-il entre deux spasmes.
Il se releva. Il ne savait pas comment il trouva la force de se relever. Il enjamba Marta sans la regarder et sortit de la salle à manger en courant.
Il continua. D'une pièce à l'autre. Le fumoir de son grand-père, vide. Le grand salon, vide. Le bureau, dont la porte avait été arrachée de ses gonds, les papiers éparpillés, une chaise fracassée. Et partout, sur son chemin, des corps.
Des corps qu'il reconnaissait.
Tomas le majordome, affaissé contre une armoire, une main encore serrée sur un couteau de cuisine qu'il avait dû saisir en désespoir de cause.
Emma la jeune servante, étendue dans l'escalier, la tête tournée dans une direction où une tête ne doit pas se tourner.
Le vieux Heinrich, le jardinier, à moitié dans la cheminée, comme s'il avait essayé d'y trouver un dernier refuge.
Pally les appelait tous par leur prénom en passant près d'eux. Il ne criait plus, sa voix s'était cassée quelque part entre la cuisinière et le majordome. Il murmurait. Marta. Tomas. Emma. Heinrich. Comme s'il pouvait les réveiller en les nommant. Comme si les nommer suffisait à ne pas les laisser seuls.
Et partout dans le manoir, ce silence affreux. Pas le silence. Le silence aurait été supportable. C'était l'absence de voix humaines là où il y en avait toujours eu. L'absence du rire de Marta, de la toux du majordome, du sifflotement d'Heinrich qui jardinait sous sa fenêtre. Le manoir entier était devenu un sépulcre, et lui marchait dedans, pieds nus, en chemise de nuit, à la recherche de la seule personne qui pouvait le sauver.
Il restait une pièce qu'il n'avait pas encore visitée.
La salle de prière.
Elle se trouvait à l'étage supérieur, dans la tour ouest du manoir. C'était la pièce la plus haute, la plus calme, celle où sa mère se retirait parfois quand elle avait besoin de silence. Pally n'y montait presque jamais. C'était une pièce qui ne lui appartenait pas vraiment.
Il monta l'escalier en colimaçon de pierre, ses pieds gelés, ses jambes tremblantes. À chaque marche il murmurait maman, comme une prière qui aurait remplacé toutes les autres. La porte de la salle de prière se dressa devant lui, grande, en bois sombre, ornée d'un symbole qu'il n'avait jamais vraiment regardé.
Il tendit les deux mains. Il poussa.
Et il cria.
« MAMAN ! »

La pièce était éclairée de cent bougies. Certaines tombées, renversées, brûlant encore sur le tapis. Le plafond était peint de fresques anciennes, des figures de saints et de constellations mêlées, et ces peintures tremblaient sous la lumière agitée des flammes. Au fond, un autel de pierre. Et devant l'autel, elle.
Elle n'était pas debout.
Elle était étendue, allongée sur la pierre de l'autel comme sur un lit, et la chose était accroupie au-dessus d'elle, massive, de dos par rapport à la porte. Pally ne voyait que son dos à elle. Un dos large, arqué, musclé d'une musculature qui n'appartenait à aucune créature terrestre, couvert d'une peau qui ressemblait à du cuir brûlé, noire comme l'intérieur d'un puits. Elle se penchait sur sa mère avec une lenteur de prédateur qui savoure. Et dans son dos à elle, dans le dos de la créature, deux masses frémissaient.
Des ailes.
Deux grandes ailes membraneuses qui poussaient littéralement sous les yeux de Pally. Elles étaient encore à moitié pliées, mais elles s'étendaient lentement, se dépliaient à chaque seconde un peu plus, gonflées, nourries, vivantes. Plus la créature buvait, plus elles grandissaient. Le sang de sa mère, à mesure qu'il coulait, se transformait en envergure. Chaque gorgée était un centimètre de plus d'aile. Chaque battement de veine qui cessait sous les crocs était une plume d'ombre qui s'ajoutait au monstre.
De la mère, Pally ne voyait presque rien. Les bras de la créature la cachaient en grande partie, ses griffes plantées dans elle la maintenaient immobile. Mais sa tête, à elle, dépassait sur la droite du démon. Juste sa tête. Renversée en arrière sur la pierre de l'autel, les cheveux noirs étalés autour d'elle comme une flaque d'encre, son cou offert à la gueule qui ne le lâchait pas.
Et ses yeux. Ses yeux étaient ouverts.
Ils fixaient le plafond d'abord, comme si elle cherchait à se rappeler les fresques qu'elle connaissait, les saints, les constellations. Elle n'avait plus de voix. Ses lèvres bougèrent une fois, deux fois, sans qu'aucun son ne sorte. Elle essayait de parler. Elle n'y arrivait pas.
Pally ne hurla pas. Il aurait voulu. Il aurait hurlé jusqu'à se déchirer la gorge. Mais sa voix ne lui obéissait plus. Elle était restée quelque part, dans le couloir, à côté du corps de Marta. Tout ce qui sortit de sa bouche fut un son minuscule. Un petit couinement d'enfant qui voit mourir quelque chose qu'il n'aurait jamais dû voir mourir.
Sa mère l'entendit.
Elle ne pouvait pas bouger. Les griffes la tenaient. La gueule était sur elle, buvait encore, nourrissait encore les ailes qui poussaient. Mais ses yeux, elle, pouvaient encore bouger. Ils quittèrent le plafond et glissèrent lentement, sur le côté, vers la porte. Vers lui.
Et Pally vit ses yeux.
Il n'avait jamais su les décrire. Il avait toujours su qu'ils étaient beaux, mais il n'avait jamais eu les mots. Ce soir-là, pour la première et la dernière fois, il comprit ce qu'ils voulaient dire. Ces yeux disaient mon cœur, pardonne-moi. Ces yeux disaient j'aurais voulu te protéger de ça, j'aurais voulu que tu n'aies jamais à voir ça, j'aurais voulu que tu restes dans ton lit, que la chanson continue à jamais, que tu dormes, que tu dormes, que tu dormes. Ces yeux disaient va-t'en, mon cœur, va-t'en, je t'en supplie, ne reste pas là. Ces yeux disaient je t'aime. Je t'aime. Je t'aime.
Ces yeux disaient tout cela à la fois. Et aucun mot, parce qu'elle ne pouvait plus parler.
La créature sentit son regard.
Elle le suivit.
Elle lâcha le cou de sa mère, lentement, presque à regret, et elle tourna la tête.
Un œil d'abord, par-dessus son épaule. Puis elle se retourna entièrement. Elle se redressa sur ses pattes arrière, abandonnant le corps de sa mère sur la pierre de l'autel. Ses griffes glissèrent hors de la chair, une par une, et le corps s'affaissa mollement, la tête qui avait dépassé sur le côté roulant maintenant dans une autre direction. Les cheveux noirs tombèrent sur le rebord de l'autel comme un rideau de nuit.
Elle était morte avant même que la créature se soit entièrement tournée vers Pally.
Il le sut.
Il le sut parce qu'il sentit partir quelque chose dans la pièce, dans l'air, dans lui.
Il essaya de parler. Il essaya de dire maman. Mais ses lèvres bougeaient sans produire de son. Il essaya de reculer. Il essaya de courir. Ses pieds étaient cloués dans le tapis.
La créature se redressa de toute sa hauteur, grande, immense, et ses ailes s'ouvrirent en grand dans la pièce trop petite pour les contenir. Elle dut les replier à moitié contre les fresques du plafond. Elle fit un pas vers Pally. Puis un deuxième. Sans hâte. Elle prenait son temps. Elle savourait.
Ses griffes étaient rouges du sang de sa mère.
Son sourire s'élargit.
Pally n'avait plus de voix, il n'avait plus de jambes, il n'avait plus de larmes, il n'avait plus rien. Tout son petit corps de cinq ans s'était transformé en une seule chose, une seule sensation, une horreur pure et blanche qui le vidait de l'intérieur. Il entendit quelqu'un hurler. Très loin. Comme à travers trois portes. Il mit quelques secondes à comprendre que c'était lui. Qu'il hurlait enfin. Qu'un cri était sorti de sa bouche sans qu'il s'en rende compte, un cri qui n'était plus un cri d'enfant, un cri qui n'était plus tout à fait humain non plus, un cri qui portait en lui toute la perte qu'un être peut contenir avant de se briser.
La créature ramassa ses ailes contre son dos et se tassa sur ses pattes arrière. Elle allait charger.
Et à ce moment précis, à cette seconde exacte, quelque chose heurta Pally à l'arrière du crâne.
Un grand coup. Sourd. Net.
Les ténèbres commencèrent à apparaître. L'ouïe commença à faire défaut. Et tout cela, dans un élan de secousses régulières et irrégulières, l'emmena loin du mal. Les bougies devinrent des flammes floues. Les fresques du plafond se brouillèrent. Le sourire de la créature se dilua dans le noir. Le corps de sa mère sur le tapis devint une tache indistincte, une tache bleu et noir, une forme qui n'avait plus de forme.
Et quelque chose en lui lâcha. Il ne résista plus. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il ne cherchait plus à comprendre. Peut-être allait-il quitter cette vie et rejoindre l'être aimé. Peut-être que c'était ça, mourir, juste cette douceur qui descend, cette chaleur qui remplace la peur, cette main invisible qui vient chercher les enfants et les ramène vers leur mère.
Il ferma les yeux.
Et le monde s'éteignit.