Chapitre 13

Une nouvelle vie, Adieu Pally

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D'abord il y eut le noir. Un noir tiède, cotonneux, sans rêves.
Puis quelque chose commença à bouger dans ce noir. Pas de la lumière. Pas encore. Juste une sensation, vague, lointaine, celle d'un corps qui se rappelait qu'il existait. Une conscience qui reprenait forme sans encore savoir à qui elle appartenait.
Puis des sons.
Ils arrivèrent d'abord comme de l'eau à travers du coton. Des voix, peut-être. Ou peut-être juste le bruit du vent qui passait sous une porte. Impossible à dire. Pally, si c'était bien Pally qui flottait là, essaya de saisir ces sons, de leur donner un sens, mais ils lui échappaient comme des poissons dans une rivière trop trouble.
Un point de douleur apparut. Sourd, profond, logé quelque part sur le côté gauche de son corps, comme une braise qu'on aurait oubliée sous la peau. La douleur fut le premier repère réel. Elle lui rappela qu'il avait une épaule. Et que son épaule, normalement, ne brûlait pas comme ça.
Les sons se précisèrent doucement.
Des voix. C'étaient bien des voix. Plusieurs. Elles parlaient fort, elles se coupaient la parole, et il y en avait une qui montait plus que les autres, une voix d'enfant, furieuse, au bord des larmes. Il mit un temps interminable à reconnaître cette voix.
C'était celle de Merwinn.
Merwinn.
Le nom résonna dans son crâne comme une cloche, et avec lui revint le reste. Les loups. La sorcière. La cabane. Le zombie. L'éclair de lumière. La main d'Elric sur son épaule, son sang chaud dans la neige.
Et ensuite, un souvenir plus lointain, plus doux, plus brisé. Des cheveux noirs comme une nuit sans lune. Une voix qui chantait en anglais. My love will never die. Une main qui caressait ses boucles. Un médaillon ouvert sur une table de chevet. Puis des flammes. Des corps. Une salle de prière. Un démon ailé. Un regard de sa mère qui disait va-t'en, mon cœur.
Pally essaya d'ouvrir les yeux et n'y arriva pas tout de suite.
Les souvenirs n'étaient pas nets. Ils étaient là, ils existaient, mais ils flottaient comme des feuilles à la surface d'un étang, il pouvait en attraper une, pas deux, et dès qu'il essayait de regarder une feuille de plus près, les autres s'enfonçaient. Il savait qu'il avait vécu cette nuit-là. Il savait que sa mère était morte. Il savait qu'il avait eu cinq ans. Mais le visage de sa mère, il ne pouvait pas le convoquer. Juste ses cheveux. Sa voix. L'encens et l'orchidée.

Il finit par ouvrir les yeux.

Le plafond au-dessus de lui n'était pas celui de l'orphelinat des garçons. C'était un plafond plus bas, plus ouvragé, avec des poutres sombres et un lustre de fer simple. Il reconnut, après quelques secondes, la chambre de la directrice au rez-de-chaussée, celle où on emmenait les enfants quand ils étaient vraiment malades. Il y était déjà venu une fois à six ans pour une fièvre qu'il avait attrapée en tombant dans la rivière en plein hiver.
Le feu crépitait doucement dans une petite cheminée à sa gauche. Une odeur d'herbes bouillies flottait dans l'air, mêlée à celle du bois brûlé. Un pot fumant sur un guéridon à côté du lit. Une bougie posée sur la table de nuit, presque consumée.
Il était seul dans la pièce.
Mais les voix venaient de l'autre côté de la porte, et la porte n'était pas complètement fermée. Un mince rayon de lumière entrait par l'entrebâillement, projetant une lame dorée sur le plancher. Et dans cet entrebâillement, il vit une silhouette. Une silhouette large, immobile, qui tournait le dos à la chambre. Un dos droit, des épaules solides, des cheveux châtains mi-longs qui tombaient sur une cape claire.
Elric.
Il bloquait la porte avec son corps.
Pally tenta de bouger et la douleur dans son épaule gauche explosa d'un coup, le forçant à expirer brutalement entre ses dents. Il baissa les yeux sur lui-même. Il était torse nu sous une couverture de laine, et un épais bandage lui sanglait le haut du torse, remontant en diagonale sur son trapèze gauche, serré, taché de brun séché par endroits. Quelqu'un l'avait soigné sérieusement. Pas seulement recouvert, soigné.
Les voix montèrent soudain de l'autre côté de la porte.
« Non, » disait Elric. Sa voix était basse, ferme, sans colère mais sans recul non plus. « Je suis désolé. Je sais que c'est dur à entendre. Mais c'est comme ça que ça se passe. Il n'y a pas d'autre issue. »
« Il y a TOUJOURS une autre issue ! » Merwinn. Sa voix étranglée, au bord de craquer. « Il est pas encore transformé ! Il respire ! Il est vivant ! Comment tu peux dire... comment tu peux parler de ça alors qu'il est là, juste là, dans la pièce d'à côté ! »
« Merwinn, écoute-moi bien... »
« NON ! »
Une autre voix, plus douce, plus âgée. Celle de Titis.
« Monsieur Elric, je vous en prie... c'est un enfant. C'est mon enfant. Vous comprenez ? Cet orphelinat, c'est ma maison. Ces gosses, c'est ma famille. Vous ne pouvez pas me demander de... de rester là pendant que vous... »
Sa voix se brisa. Quelqu'un, probablement Ellendia, étouffa un sanglot.
Une voix grave s'éleva à son tour, lourde, patiente, mais porteuse d'une autorité qui ne supportait pas la contradiction. Braum.
« Paladin Elric. En tant qu'ancien soldat je comprends que vous faîtes votre devoir. Mais je vous en conjure, si vous aviez la moindre chance de sauver ce petit en invoquant Le Créateur à notre rescousse, je vous en prie faîtes le. »
« Braum. » La voix d'Elric se fit plus grave, plus posée, chargée d'un poids qui ne venait ni de la colère ni de l'impatience. « Je suis navré que ce désastre soit arrivé, et j'ai un profond respect pour vous et votre rôle dans ce village. »
Sa voix reprit du coffre.
« Mais en tant que Paladin au service de mon peuple et de mon royaume, je me dois de vous le dire : chaque seconde que nous attendons agrandit le danger de la propagation d'une peste qui transformera chacun de nous en un zombie capable à son tour de propager ce mal. L'humanité tout entière en périrait. »
Il détourna un instant le regard vers la fenêtre, prit une grande inspiration, puis revint à Braum.
« Considérez Pally comme condamné. Nous devons maintenant faire les actes qui nous permettront de protéger le reste des vivants. »
Un silence s'étendit.
« Ne pensez-vous pas ? »
Braum ne répondit pas tout de suite. Il n'y avait rien à répondre qui ne fût déjà pesé, déjà connu, déjà douloureux.
Daemon, que Pally n'avait pas encore entendu, prit la parole pour la première fois. Une voix plus jeune qu'Elric, mais pas beaucoup, grave, mesurée.
« Paladin Elric a raison. Les enfants, reculez. Vous ne comprenez pas ce qui est en jeu. »
« SI, JE COMPRENDS ! » hurla Merwinn. « Vous voulez TUER mon meilleur ami ! JE COMPRENDS ÇA ! »
« Vous ne le toucherez pas, » dit Ellendia, et sa voix tremblait mais elle ne pleurait pas. « Vous n'entrerez pas dans cette pièce. Pas tant qu'on sera devant. »
Une voix de petit garçon, plus jeune, vint s'ajouter au chœur. Un des autres orphelins, probablement Tim, sept ans, qui suivait toujours Pally partout dans la cour.
« Vous touchez pas à Pally ! »
Puis une autre voix d'enfant. Puis encore une autre. La chambre de la directrice se remplissait de voix d'orphelins qui se mettaient à parler tous en même temps, certains en larmes, certains en colère, certains simplement suppliant. Titis, au milieu d'eux, tenta de les calmer puis abandonna. Elle ne pouvait rien leur dire qu'ils n'aient déjà compris.
Elric ne bougeait pas de la porte. Il ne répondait plus. Son silence ne venait pas de la sécheresse ; il venait de la gravité. Il laissait les enfants crier parce qu'il savait que leurs cris étaient légitimes. Mais il ne bougeait pas.
Pally, dans le lit, écouta encore un moment. Il regarda le plafond. Il pensa à sa mère, dont le souvenir flottait quelque part à la surface de son crâne. Il pensa à la sorcière qui avait dit qu'il mourrait par la main de celui qu'il chérissait le plus, et non sous les crocs d'un zombie ou sous la lame d'un paladin. Il pensa à la boule de cristal dans la neige. Il pensa à la main qu'Elric avait posée sur son épaule après la morsure.
Il prit une grande inspiration. Elle lui arracha la gorge, ça faisait mal, mais il la prit quand même. Et il parla. Assez fort pour que ça traverse la porte.
« Donc je suis même pas encore mort qu'on veut déjà m'enterrer. »
Sa voix était faible, cassée, mais elle portait assez pour atteindre le couloir.
Il y eut un instant de silence absolu. Comme si tout le monde, de l'autre côté, avait soudain arrêté de respirer.
Puis :
« PALLY ! »
Deux voix en même temps. Merwinn. Ellendia.
Le bruit d'une bousculade. Des pas rapides. La porte grande ouverte.
« MAIS ATTENDEZ ! » lança Elric.
Trop tard.
Ils s'engouffrèrent dans la chambre comme deux rivières qui avaient longtemps été retenues par un même barrage.
Merwinn arriva le premier. Il traversa la pièce en trois enjambées et se jeta presque sur le lit, ses genoux heurtant le rebord du matelas, ses mains agrippant les épaules de Pally, pas la gauche, pas celle qui saignait, l'autre, celle qu'il pouvait toucher sans lui faire mal. Son visage était ravagé. Des traces de larmes séchées sur ses joues, de nouvelles qui descendaient pour les remplacer, la bouche tordue dans un sourire qui n'était pas vraiment un sourire, le souffle court.
« T'es... t'es là... t'es là, Pally... »
Il ne trouvait pas d'autres mots. Il les répétait comme s'il avait peur qu'en les lâchant, la réalité le lâche aussi.
Ellendia arriva juste derrière. Elle ne dit rien, elle. Elle posa une main tremblante sur la joue de Pally, juste cette main, et ses yeux coulaient sans qu'elle s'en rende compte. Elle regardait son visage comme on regarde quelqu'un qu'on a cru mort et qu'on redécouvre vivant, centimètre par centimètre. Elle voulait toucher le bandage aussi, pour vérifier, mais elle n'osa pas.
« Doucement, » souffla Pally. Sa voix était rauque, éraillée. « Vous allez me casser avant l'heure. »
Merwinn éclata d'un rire qui était à moitié un sanglot. Il laissa sa tête tomber contre celle de Pally, front contre front, et il resta comme ça un long moment sans rien dire.
Ellendia, elle, glissa sa main dans celle de Pally et celle de Merwinn. Et elle les serrèrent. Très fort.

Derrière eux, les autres entraient à leur tour.
Titis fut la suivante. Elle vint avec ses jupes, avec son odeur de pain et de lessive, avec cette façon qu'elle avait de remplir une pièce simplement en y entrant. Ses yeux étaient rouges. Quand elle vit Pally éveillé dans le lit, ses mains se portèrent à sa bouche, puis à son cœur, puis à son visage. Elle ne savait plus quoi en faire.
« Mon tout petit, » dit-elle, et sa voix craqua net. « Mon tout petit... »
Elle ne s'approcha pas tout de suite. Elle resta au pied du lit, les épaules secouées, incapable d'aller plus loin sans se briser. Pally la regarda.
« Titis, » dit-il, et il lui offrit son vieux sourire, celui qu'elle connaissait, celui qu'il avait tous les matins quand elle lui glissait du pain au miel en douce. « T'en fais pas. Je vais juste avoir besoin de tes bons massages. »
Elle éclata en larmes. Et elle rit en même temps. Exactement comme Merwinn un instant plus tôt. Elle traversa les derniers pas qui la séparaient du lit et elle lui embrassa le front, pas une fois, trois, quatre, avec une force qu'elle n'avait pas l'habitude de laisser sortir.

Les autres orphelins entrèrent à leur tour, en une petite grappe chaotique, certains encore hoquetant de larmes, d'autres déjà dans cette joie brute et simple que seuls les enfants savent avoir quand on vient de leur rendre quelque chose qu'ils pensaient perdu. Tim, sept ans, se jeta sur le lit aussi et grimpa carrément dessus pour s'y asseoir contre la cuisse de Pally, malgré les protestations de Titis qui lui dit vingt fois de descendre sans vraiment vouloir qu'il descende. Les autres enfants s'alignèrent autour, touchant la couverture, touchant la main de Pally, le fixant avec des yeux immenses, comme s'ils voulaient s'assurer qu'il n'allait pas disparaître entre deux regards.
Braum entra après eux. Il ne dit rien. Il se posta près de la cheminée, les bras croisés sur sa grande carrure, son visage fermé mais ses yeux plus doux qu'à l'accoutumée. Ancien soldat ou pas, il n'avait pas honte de laisser paraître que lui aussi, ce soir, avait eu peur.
William entra en dernier.
Il resta près de la porte.
Il ne traversa pas la pièce. Il ne s'approcha pas du lit. Il avait les bras le long du corps, les poings à moitié fermés, le regard baissé vers le plancher. Et quand Pally tourna les yeux vers lui, quand leurs regards se croisèrent à travers la chambre, William détourna le sien presque aussitôt, comme si le simple fait d'être vu de Pally le brûlait.

Dans l'encadrement de la porte, Elric et Daemon se tenaient côte à côte, immobiles. Ils regardaient la scène sans intervenir. Ils regardaient cet enfant, mordu par un infecté de stade avancé trois heures plus tôt, qui plaisantait avec sa cuisinière, qui serrait la main d'une petite fille, qui posait son front contre celui de son meilleur ami. Un enfant qui aurait dû être en train de se convulser sous une fièvre mortelle. Un enfant qui aurait dû commencer à présenter les premiers signes, la sueur noire, les pupilles qui se dilatent, la respiration qui change.
Un enfant qui n'avait rien de tout ça.
Daemon croisa brièvement le regard d'Elric. Il n'avait pas besoin de parler. La question était là, tout entière, dans ses yeux. Tu vois la même chose que moi ?
Elric ne répondit pas. Il se contenta de regarder Pally plus longuement. Et dans son regard, pour la première fois depuis qu'il était entré dans ce couloir, quelque chose d'autre que la gravité du serment apparut.
Quelque chose qui ressemblait à de la stupeur.
Et peut-être, tout au fond, à de l'espoir.

Le temps passa.
Pas comme il passe d'habitude. Pas en ligne droite, pas en heures égales. Dans la chambre de la directrice, le temps devint élastique, tendu, guetté. Chaque minute était pesée, examinée, comparée à la précédente. Chaque battement de paupière de Pally, chaque inspiration, chaque goutte de sueur sur son front étaient observés par au moins deux paires d'yeux qui n'en perdaient pas une miette.
Elric s'était déplacé. Il avait quitté son poste à la porte et s'était installé sur une chaise en bois qu'il avait tirée près de la cheminée, en diagonale par rapport au lit. De là, il voyait tout. Il ne parlait pas. Il ne bougeait pas. Il regardait Pally comme un homme regarde un feu qu'il ne comprend pas, avec cette patience grave des gardiens qui savent que ce qu'ils surveillent peut basculer à tout instant.
Daemon s'était posté près de la fenêtre. Lui aussi observait. Mais contrairement à Elric, il tapotait parfois du doigt le pommeau de son épée courte, un rythme régulier, presque inconscient. Quand il s'en rendait compte, il s'arrêtait. Puis il recommençait sans s'en apercevoir.

Une demi-heure.
Pally parlait à Merwinn à voix basse. Merwinn avait traîné un petit tabouret près du lit et refusait de le quitter. Ils parlaient de bêtises. De la dernière blague qu'ils avaient faite à William et qui n'était plus drôle maintenant. De Titis qui allait leur préparer quelque chose quand Pally pourrait se lever. De Cirilla qui allait les tuer quand elle apprendrait ce qu'ils avaient fait.
« Tu crois qu'elle va nous frapper ? » demanda Merwinn.
« Elle va pas nous frapper, elle va nous regarder. Tu sais, son regard. »
Merwinn grimaça. « Ouais. Ce regard-là, il fait plus mal que les claques. »
« C'est tout l'intérêt. »
Ils rirent. Un rire fatigué, mais vrai.
Elric, dans son coin, nota. Un rire. Un enfant qui rit trois heures et demi après avoir été mordu par un infecté. Il n'avait pas bougé, mais en lui quelque chose s'était immobilisé d'une autre façon.

Une heure.
Titis était partie chercher de la soupe à la cuisine. Pas parce qu'elle croyait vraiment que Pally allait la manger. Parce qu'elle avait besoin de bouger. Elle revint avec un bol fumant et une cuillère, et elle le posa sur le guéridon à côté du lit sans insister.
Ellendia s'était assise par terre, adossée au lit, la tête appuyée contre la main de Pally qu'elle ne lâchait pas. Tim, sur le lit, s'était endormi contre la cuisse de Pally, sa petite tête posée sur sa cuisse droite, son pouce dans la bouche. Pally n'osait pas bouger de peur de le réveiller.
Braum n'avait pas quitté la cheminée. Il regardait les braises comme si elles pouvaient lui dire ce qui allait se passer ensuite.
William, lui, s'était assis contre le mur, loin du lit, les bras croisés sur les genoux, la tête posée sur les bras. Il n'avait toujours pas parlé. Pas une seule fois.

Deux heures. L'aube arrivait.
Pally n'avait toujours pas fait de fièvre.
Il s'était même légèrement redressé contre ses oreillers, avec l'aide de Merwinn. Il avait bu un peu d'eau. Il avait même accepté une cuillère de soupe de Titis, plus pour lui faire plaisir à elle que pour lui. Sa peau était pâle mais pas grise. Ses yeux étaient clairs. Sa respiration était lente, régulière. Il avait mal, clairement, à chaque mouvement de son bras gauche il serrait les dents, mais rien dans son corps ne ressemblait à ce qu'Elric avait décrit.
Elric se leva enfin de sa chaise.
Il s'avança lentement vers le lit. Les enfants s'écartèrent sans qu'il ait besoin de le demander. Il s'arrêta à deux pas du matelas, regarda Pally pendant un long moment, puis baissa les yeux vers le bandage sur son trapèze gauche.
« Comment tu te sens, Pally ? »

Sa voix n'était plus tout à fait la même qu'une heure plus tôt. Il y avait encore de la gravité dedans, mais une autre couche s'y était ajoutée. Quelque chose qui ressemblait à une question réelle, pas rhétorique. Une question qu'on pose quand on ne sait plus soi-même à quoi s'attendre.
Pally prit son temps pour répondre. Il jaugea son propre corps. Il bougea un peu son épaule et grimaça.
« Franchement, » dit-il, « j'ai rien. Juste extrêmement mal à l'épaule gauche. Comme si quelqu'un m'avait tapé dessus avec un marteau chauffé à blanc. Mais le reste... » Il haussa légèrement son épaule droite. « Le reste, ça va. »
Elric le regarda un long moment.
Puis il tourna la tête vers Daemon. Les deux hommes échangèrent un regard silencieux, long, dense, qui contenait une conversation entière. Daemon inclina très légèrement la tête. Elric ferma les yeux une fraction de seconde, comme pour remercier quelque chose qu'il ne nommerait pas devant eux.
"Louer soit Le Créateur." Chuchota-t-il dans sa barbe.
Il se retourna vers l'assemblée.

« Écoutez-moi, tous. » Sa voix retrouva l'assise grave qu'elle avait dans le couloir. « Ce qui se passe ici n'a rien de normal. Et j'ai besoin de vous dire des choses. Des choses qui, normalement, ne sortent pas du cercle des Paladins et de ceux qui servent le royaume. »
Il regarda les orphelins rassemblés autour du lit, les enfants qui n'avaient pas dix ans, certains qui avaient à peine cinq.
« Mais pour cela, je vais demander que la plupart d'entre vous quittent cette pièce. »
Titis s'avança immédiatement et posa ses mains sur les épaules des plus jeunes.
« Allez, mes chéris. Tim, viens là, on va dans la grande salle. Je vais vous faire du chocolat chaud. »
Il y eut quelques protestations, vite étouffées. Titis avait cette façon de dire "allez" qui ne se discutait pas. Les enfants se laissèrent guider vers la sortie, jetant en arrière des regards inquiets à Pally, qui leur fit un clin d'œil rassurant à chacun.
Dans la chambre, il ne resta bientôt plus qu'eux. Pally dans le lit. Merwinn sur son tabouret. Ellendia toujours par terre. William sur le mur prêt de la porte. Braum près de la cheminée. La directrice de l'orphelinat. Elric. Daemon.
Elric attendit encore quelques secondes. Il tira sa chaise de la cheminée et la rapprocha du lit. Il s'assit. Il joignit ses grandes mains entre ses genoux.
Et il commença.

« Ce que je vais vous dire ne se raconte pas dans les tavernes ni dans les marchés. Cela ne se chuchote pas non plus, parce que les chuchotements sont des graines qui poussent vite. Vous allez l'entendre une fois, et vous le porterez. C'est tout. »
Il marqua un temps. Tout le monde s'était tu.
« Au-delà de la mer du nord se trouvent des terres que nos cartes appellent les Terres Désolées. Autrefois, elles portaient un autre nom. Elles étaient peuplées. Il y avait des villages, des routes, des moissons. Aujourd'hui, il n'y reste plus une seule âme vivante. Plus une plante. Plus un oiseau. Rien que la neige, le vent, et le froid. Un froid qui ne ressemble à aucun des hivers que vous avez connus. Un froid qui mord les os, qui éteint les torches, qui tue les hommes en quelques heures de marche. »
Braum ne quittait pas Elric des yeux.
« Et dans ce froid, il y a la peste. Elle est née là-bas. Personne ne sait comment, ni de quelle main. Elle transforme les morts en marcheurs. Elle transforme les vivants mordus en marcheurs. Et chaque marcheur, à son tour, mord et transforme. Une seule créature peut décimer un village entier en une nuit. Une seule. »
Merwinn déglutit.
« Pendant longtemps, ces Terres Désolées étaient séparées de nous par la mer. La mer était notre rempart. Mais le froid se répand, lentement, méthodiquement, et il gèle la mer. Chaque hiver, la glace gagne du terrain. Nous envoyons des hommes pour la briser, mais nous brisons un kilomètre quand le froid en gagne deux. »
Il leva les yeux vers la fenêtre, comme s'il pouvait voir cette mer depuis Sleepinwood.
« Le jour viendra où il n'y aura plus de mer. Le jour viendra où le froid aura tout pris, et où ce qui rampe sur les Terres Désolées pourra simplement marcher jusqu'à nous, à pied sec, sans la moindre barrière. Ce jour-là, si nous ne sommes pas prêts, l'humanité sur ces terres prendra fin. »
Un silence absolu suivit ces mots. Même le feu dans la cheminée semblait s'être tu.
« C'est pour cela que nous bâtissons un mur. »
William releva la tête lentement.
« Un grand mur, sur la côte nord, qui n'est pas encore achevé. Des Paladins comme moi, et des mages de feu, sont envoyés en expédition pour le tenir. Le feu et la lumière sont les seuls points faibles de ces créatures. C'est tout ce que nous savons d'elles avec certitude. C'est avec cela que nous tenons. »
Il releva les yeux. Cette fois, ils trouvèrent Braum, puis Pally, puis se posèrent quelque part entre les deux.
« Et puis cette nuit, à des centaines de lieues du mur, dans une forêt de Sleepinwood, un infecté de stade avancé est apparu. »
Personne ne respira.
« Nos enquêteurs essayent de comprendre comment cela est arrivé. Une créature comme celle qui a mordu Pally ne traverse pas seule une telle distance. »
Il marqua une pause lourde.
« Quelqu'un ou quelque chose l'a amenée ici. »
Daemon, à la fenêtre, hocha lentement la tête.
« Nous ne savons pas qui. Nous ne savons pas pourquoi. Nous ne savons pas combien de zombies ont déjà été déplacés de cette manière. Nous savons seulement que nos ennemis sont à la fois à l'extérieur de nos murs, et à l'intérieur. C'est pour cette raison que Daemon et moi avons été dépêchés à Sleepinwood. Pour purger ce mal avant qu'il ne se propage. Pour comprendre comment il est arrivé jusqu'ici. Pour ne pas que des êtres vivants soient tués injustement par cette peste. »
Il regarda William du coin de l'œil. Il avait remarqué, lui aussi, la façon dont l'enfant avait redressé la tête.

Pally, lui, avait baissé les yeux sur sa blessure. Sur ce trapèze gauche qui brûlait encore. Il pensa à la créature qui s'était tenue au-dessus de lui, à ses dents qui s'étaient refermées sur sa chair. Qui serait assez fou et malsain pour oser transporter ce genre de créature à Sleepinwood?
La directrice de l'orphelinat avait porté ses mains à sa bouche.
Braum, lui, avait baissé la tête. Sa carrure d'ancien soldat semblait s'être affaissée d'un cran sous le poids de ce qu'il venait d'apprendre.

Elric attendit. Il laissa le silence faire son travail.
Puis il reprit. Et sa voix changea encore un peu. Elle s'allégea, presque imperceptiblement, comme si une partie du fardeau s'en détachait pour faire place à autre chose.
« Mais maintenant. Maintenant, voilà ce qu'il y a devant nous. »
Il regarda Pally.
« Un brave jeune garçon, » dit-il, et il pesa le mot brave, parce qu'il le disait avec respect, pas avec ironie, « s'est fait mordre par un zombie de stade avancé. Il y a près de cinq heures. Et il n'a pas la moindre fièvre. Il n'a pas le moindre symptôme. Il rit, il parle, il boit, il mange. Et il fait même des blagues. » Elric fit un petit sourire sur le côté en regardant Pally sans bouger la tête.
Il marqua une pause, et cette pause était différente des autres. Elle était lourde d'un autre genre de poids.
« Cela n'est jamais arrivé. À ma connaissance, et à celle de mon Ordre... jamais. »
Il laissa cela résonner. Daemon ne bougeait pas, mais on sentait dans sa posture qu'il pesait chaque mot que prononçait Elric, qu'il était d'accord, qu'il portait avec lui ce qu'Elric disait.
« L'espoir d'un remède, » reprit Elric d'une voix plus basse, plus chargée, « cet espoir que nous cherchons depuis si longtemps, depuis tant d'années, depuis tant de pertes... cet espoir-là n'a peut-être jamais été aussi proche qu'à cet instant. »
Il se tourna vers Braum.
« Chef Braum. Madame la directrice. »
Sa voix devint formelle, comme un homme qui demande l'ouverture d'une porte sacrée.
« Je vous demande, avec tout le respect que je vous dois, l'autorisation de proposer à Pally de nous suivre. Nos meilleurs spécialistes doivent l'examiner. Ils doivent comprendre ce qui se passe dans son sang, dans sa chair, dans sa volonté. Ce qu'ils découvriront pourrait sauver des milliers, peut-être des centaines de milliers de vies. Je ne minimise pas mes propos. La survie de l'humanité sur ces terres pourrait dépendre de ce qu'il y a, ce soir, dans le corps de cet enfant. »
Il se tourna ensuite vers Pally lui-même. Et son regard, qui avait porté tant de gravité depuis le début, s'adoucit légèrement. Pas beaucoup. Juste assez.
« Pally. La décision te revient aussi. Tu es jeune, mais tu n'es plus tout à fait un enfant après ce que tu as traversé cette nuit. Acceptes-tu de nous accompagner à Faithstone ? »

Il y eut un silence.
Tous les regards s'étaient tournés vers le lit.
Merwinn avait posé sa main sur le bras de Pally, instinctivement. Ellendia n'avait pas lâché sa main. Braum attendait. William, contre le mur, levait les yeux avec intérêt pour la première fois depuis le début de cette altercation.
Pally regarda Elric.
Il prit son temps.
Il pensa à beaucoup de choses, en une seule longue inspiration. Il pensa à sa mère sans la nommer. À cette impuissance qu'il avait vécue il y a longtemps, et qu'il avait revécue cette nuit, paralysé devant le zombie pendant que Merwinn se faisait éjecter contre le mur de la cabane, pendant qu'Ellendia hurlait son nom, pendant qu'il aurait pu mourir, eux aussi, par sa faute, par son inertie. Il pensa à Elric qui était arrivé en un éclair de lumière et avait tranché la créature en un seul arc d'épée. Un homme qui n'avait pas eu besoin de plus pour faire ce que lui, Pally, n'avait pas su faire pour sa mère, ni cette nuit pour ses amis.
Il en avait assez d'être impuissant. Il en avait assez de regarder les gens qu'il aimait mourir, ou manquer de mourir, sans pouvoir tendre la main à temps.
Il leva les yeux. Sa voix fut calme.
« Oui. »
Elric inclina légèrement la tête, marquant son respect.
« Mais à une seule condition. »
Il y eut un infime mouvement dans la pièce. Daemon se redressa imperceptiblement. Braum fronça les sourcils. La directrice cligna des yeux. Une condition. Cet enfant osait poser une condition à un Paladin du royaume dans ces circonstances.
Elric, lui, ne sourcilla pas. Il avait dans le regard quelque chose qui ressemblait à une attente curieuse.
« Je t'écoute, » dit-il simplement.
Pally prit une inspiration. La douleur traversa son trapèze gauche mais il la laissa traverser. Sa voix, quand elle sortit, ne tremblait pas.
« Prenez-moi comme disciple. Je veux devenir un Paladin comme vous. »

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Sleepinwood s'étendait, ce matin-là, sous une lumière pâle et hésitante, comme si le ciel lui-même cherchait la bonne couleur pour une scène qu'il n'avait pas envie de peindre. Le village était le même qu'à toutes les aubes d'hiver. Les toits d'ardoise luisaient de givre. La fumée des cheminées montait droit, sans vent, dans un ciel d'un bleu laiteux. L'échoppe de Pierrot, dont on apercevait déjà la lumière chaude derrière les carreaux, répandait dans les ruelles cette odeur ronde de pain tiède. Plus loin, la taverne avait déjà ouvert ses portes, et l'on devinait la silhouette de Benz qui s'activait devant ses braises, préparant ses fameux rumsteaks au miel dont le fumet parfumait tout le quartier dès les premières heures du matin. Les rues de terre durcie par le gel, les talus d'herbe givrée, les jardins où les derniers choux tenaient bon sous la blancheur. Tout était là. Tout était à sa place. Tout ressemblait à Sleepinwood.

Et pourtant, quelque chose manquait déjà.

Ce quelque chose qui, sans qu'on s'en rende compte, réchauffe un village de l'intérieur comme une bûche oubliée réchauffe une chambre longtemps après qu'on l'a chargée dans l'âtre.

Sleepinwood allait perdre l'une de ses meilleures bûches.

À la sortie sud du village, sous l'arche de pierre que surmontaient deux lanternes éteintes, les villageois s'étaient rassemblés.

Ils étaient tous venus.
Pas seulement les orphelins. Pas seulement Titis et Braum. Tout Sleepinwood. Les familles entières. Les vieux appuyés sur leurs cannes. Les artisans qui avaient laissé leurs ateliers ouverts. Les enfants qui ne comprenaient pas exactement pourquoi ils étaient là mais qui sentaient qu'il fallait l'être. Même des villageois qui n'avaient jamais beaucoup parlé à Pally mais qui l'avaient vu grandir depuis l'âge de cinq ans étaient venus, parce qu'on ne laisse pas partir un enfant qu'on a vu grandir sans lui dire au revoir.
Le seul qu'il manquait dans la foule était William. Assis sur le toit de l'orphelinat, il regardait la scène sans bouger.

Elric et Daemon se tenaient un peu à l'écart, sous l'arche de pierre. Ils portaient leurs capes de voyage, leurs armes à la hanche, et deux sacs déjà harnachés sur leurs épaules. Un troisième sac, plus petit, plus léger, pendait à l'épaule libre de Daemon. C'était celui de Pally.

Pally se tenait debout en face de la foule. Il portait une cape épaisse qu'on lui avait donnée, trop grande pour lui, qui traînait presque sur le sol. Son bras gauche était en écharpe sous la cape, et le bandage du trapèze remontait juste au-dessus du col de sa chemise. Son bras droit, quant à lui, portait son épée dans son fourreau. Son bandeau était fraîchement noué sur sa tête. Ses boucles blondes sortaient un peu de tous les côtés comme elles avaient toujours fait, indomptables. Il avait le visage un peu pâle encore mais les yeux clairs, très clairs, d'un bleu qui semblait plus adulte que ce matin.

Titis fut la première. Elle se tenait au premier rang, les mains jointes sur son tablier comme si elle cherchait à s'empêcher de les ouvrir. Quand Pally s'arrêta devant elle, elle ne bougea pas tout de suite. Elle l'avait déjà serré dans ses bras dans la chambre de la directrice. Elle savait qu'elle ne pourrait pas le faire deux fois sans s'effondrer. Alors elle se contenta de prendre sa joue entre ses doigts ridés, comme on cueille quelque chose de fragile.
« Reviens-moi vite, mon tout petit. »
Ses yeux se remplirent, un mélange de fierté et de tristesse.
Pally posa sa main sur la sienne. Sa voix s'enraya un peu mais il sourit, ce vieux sourire qu'elle aimait tant.
« Je reviendrai. Et quand je reviendrai, je t'emmènerai avec moi, et je te montrerai les merveilles de ce monde! Et tu me feras tes délicieux pain à la viande aussi, Ha Ha! »
Elle laissa échappé un rire imprévu, et des gouttes d'eau tombèrent de ses yeux, sans bruit, en hochant la tête, encore et encore.

La directrice se tenait juste derrière. Droite, sévère, son chignon serré comme tous les jours, mais ses yeux étaient rougis. Elle ne s'avança pas. Elle attendit que Pally vienne à elle. Et quand il fut devant elle, elle mit ses deux mains sur son épaule droite, et le regarda longuement.
« Tu as toujours été le plus turbulent de cet orphelinat, Pally. » Sa voix était plus douce qu'il ne l'avait jamais entendue. « Ne change pas là-bas. C'est cela qui te ramènera ici. »
Pally hocha la tête.
« Oui, Madame la Directrice. »
C'était la première fois qu'il l'avait appelé par son titre.

Plus loin, Rolf et Brat se tenaient côte à côte, agrippés l'un à l'autre, deux petites silhouettes dans la foule trop grande pour eux. Quand Pally s'approcha, leurs lèvres se mirent à trembler en même temps.
« Tu... tu vas devenir un vrai héros, hein, Pally ? » souffla Rolf, la voix mouillée.
Pally s'accroupit devant eux malgré la douleur qui lui tira l'épaule. Il leur ébouriffa les cheveux à tous les deux, d'une main.
« J'en suis déjà un, vous l'aviez oublié ? Et vous deux, vous allez en devenir aussi. Vous vous entraînez bien, et quand je reviens, on fera un duel, vous deux contre moi! »
Brat renifla, souris et bomba le torse maladroitement. Rolf essaya de faire pareil mais sa lèvre tremblait trop. Pally se releva doucement et leur fit un clin d'œil.

Ellendia se tenait quelques pas à l'écart, son arc en bandoulière, les yeux brillants mais sa posture droite. Elle s'avança quand le regard de Pally trouva le sien. Ils se regardèrent un instant sans rien dire.
C'était Ellendia qui l'avait souvent grondé pour des bêtises quand il était plus petit. C'était elle qui l'avait coiffé avant les fêtes, qui lui avait recousu sa tunique en cachette de Titis, qui l'avait engueulé d'avoir entraîné Merwinn dans une de ses idées stupides. Elle était sa grande sœur depuis qu'il avait posé le pied dans cet orphelinat. Et cette nuit, elle avait tendu son arc face à un marcheur pour lui.
Elle le serra contre elle, fort, sans dire un mot. Pally posa son front contre son épaule.
« Veille sur lui, » murmura-t-il à son oreille. Il n'eut pas besoin de dire qui.
« Toujours, » répondit-elle dans ses cheveux. « Et toi reviens nous plus fort que jamais, j'ai confiance en toi. »
Quand elle le relâcha, elle essuya rapidement ses joues avec le dos de la main et se recula d'un pas, lui faisant signe de la tête vers la dernière personne qui restait.

Merwinn.
Il s'était tenu en retrait pendant tout le défilé des adieux. Comme si en restant à distance, il pouvait empêcher l'instant d'arriver. Son visage était blême, ses yeux gonflés, ses mains crispées sur les pans de sa propre cape. Il regardait Pally s'approcher comme on regarde une chose qu'on ne peut pas empêcher.
Pally s'arrêta devant lui.
Pendant un long moment, aucun des deux ne dit rien. Ils n'avaient jamais vraiment eu besoin de mots pour se comprendre. Mais ce matin, le silence ne les apaisait plus.
Merwinn fut le premier à parler. Sa voix sortit en miettes.
« T'avais pas le droit. »
Pally fronça légèrement les sourcils. « De quoi ? »
« De partir. » Merwinn déglutit. Sa lèvre tremblait. « T'étais là avant moi. Tu m'as toujours... t'étais toujours là quand... »
Il ne finit pas. Il ne savait pas comment. Ce qu'il voulait dire dépassait largement ce qu'un garçon de huit ans peut formuler. Comment dire que son premier souvenir conscient à l'orphelinat, c'était Pally qui lui tendait la main dans la cour ? Comment dire que toutes les nuits où il avait fait des cauchemars dans les premiers mois, c'était la respiration de Pally à côté qui l'avait endormi ? Comment dire qu'il n'avait jamais, jamais ouvert les yeux dans cet orphelinat sans savoir que Pally était quelque part dans la même maison, et que ça lui avait suffi, toutes ces années, pour avoir le courage de se lever ?
Il n'avait pas les mots. Ses larmes coulaient toutes seules à présent, sans qu'il essaye même de les retenir.
Pally sentit sa propre gorge se serrer. Il défit lentement la sangle qui tenait son épée à sa hanche.
Merwinn baissa les yeux sur le geste. Son souffle s'arrêta.
Pally tenait l'épée à plat, les deux mains posées dessus, le pommeau d'un côté, la pointe de l'autre. Cette épée. Leur épée. Celle qu'ils avaient récupérée ensemble en désobéissant à Cirilla, celle qu'ils avaient utiliser contre les bandits pourpres pour libérer le village, celle qui avait coupé les toiles d'araignée pour libérer Marcel, celle qui avait brûlé sous l'huile de la lanterne pour sauver William, celle qui l'avait accompagné à chaque combat de l'aventure.
Il la tendit vers Merwinn.
« Prends-la. »
Merwinn recula d'un demi-pas, ses mains levées comme s'il ne pouvait pas. « Pally, non, c'est ton... »
« Prends-la, Merwinn. »
Sa voix n'était pas un ordre. C'était une supplication retenue. Merwinn leva les yeux vers lui. Pally lui rendit son regard, et cette fois aucun des deux ne détourna les yeux.
« Là où je vais, ils vont m'en donner une autre. Une de Paladin. Avec des trucs gravés dessus, sûrement, et de la lumière dedans je suppose. » Il essaya de sourire. Ça ne marcha qu'à moitié. « Mais celle-là, je te la donne. A chaque fois que tu l'utiliseras, tu penseras à moi, et c'est comme si je t'accompagnais dans toutes tes futurs épreuves. Cette lame... est à toi maintenant. »
Merwinn tendit ses mains tremblantes. Pally posa l'épée dedans. Merwinn la regarda un instant, puis regarda Pally, et se jeta contre son ami, le serrant de toutes ses forces dans ses bras, son front enfoui dans le creux de l'épaule droite de son ami... Il ne pouvait plus contenir son émotion.
Pally referma son bras valide autour de lui. Il sentit la chaleur de son meilleur ami qui sanglotait sans bruit contre son cou.
« Je pourrai pas, » souffla Merwinn dans sa cape. « Je pourrai pas sans toi, Pally. Tu sais bien que je pourrai pas. »
Pally ferma les yeux. Il sentit ses propres larmes monter et il les laissa monter pour la première fois depuis le matin.
« Si, tu pourras. » Sa voix était basse, ferme, assurée comme un serment. « Et tu sais pourquoi? Parce que celui qui me donnait la force d'aller de l'avant c'était toi. »
Merwinn rit dans ses larmes. Un rire qui sortait par à-coups, qui n'était presque pas un rire, mais qui était là.
« Tu reviendras ? »
« Je reviendrai. »
« Vraiment ? »
« Vraiment. »
« Tu me le jures ? »
Pally s'écarta légèrement pour pouvoir le regarder en face. Il prit le visage de Merwinn entre ses doigts pleins de fatigue et il planta ses yeux clairs dans les yeux noisette de son ami.
« Je te le jure sur ce qu'il y a de plus précieux dans ma vie. C'est-à-dire toi. »
Merwinn éclata en sanglots et se rejeta contre lui.

Merwinn cessa de respirer un instant.
Il releva lentement le visage du creux de l'épaule de Pally. Ses yeux rouges cherchèrent ceux de son ami, incertains, comme s'il n'était pas sûr d'avoir bien entendu.
« Moi... ? »
Pally hocha la tête une fois. Rien qu'une fois. Mais avec une gravité d'adulte.
« Toi. »
Merwinn ne dit rien. Il ne savait pas quoi faire de cette phrase. Elle était trop grande pour lui. Toutes ces années, il avait vu Pally comme celui qui ouvrait le chemin, celui qui sautait le premier dans le ruisseau, celui qui fonçait dans la forêt sans réfléchir. Et lui, Merwinn, il avait toujours suivi. Il avait toujours pensé qu'il était celui qu'on tirait derrière. Le méthodique, le prudent, le sensible, le petit frère de l'aventure.
Et voilà que Pally, sur le point de partir, lui disait le contraire. Lui disait que pendant toutes ces années, c'était lui, Merwinn, qui avait été la chose que Pally regardait pour savoir pourquoi il se levait le matin. Lui. Le timide. Le rougissant.
Il n'arrivait pas à le croire. Et en même temps, en regardant les yeux de Pally, il n'arrivait pas à ne pas le croire.
« Mais je... » sa voix se cassa. « Je fais jamais rien, moi. Je t'ai toujours suivi... »
« Merwinn, tu es bien plus que ça ouvre les yeux Calimero! » Pally posa sa main sur la nuque de son ami, ferme, pour qu'il le regarde bien en face. « Tu ne tombes pas quand on s'attend à ce que tu tombes. Tu restes quand les autres partent. Tu protèges tes amis jusqu'à épuisement. Tu ne vois pas tout ce que je vois depuis des années. »
Merwinn pleurait maintenant sans essayer de se cacher, la tête baissée. Ses épaules tremblaient. Il voulait dire merci et il voulait dire ne pars pas et il voulait dire je ne mérite pas cette épée et il voulait dire j'ai peur et il voulait dire mille choses à la fois, et aucune ne sortait.
Pally le serra de son bras valide, le plus fort qu'il pouvait, sans faire attention à la douleur que ça lui arrachait dans l'épaule gauche. Il sentit la joue mouillée de Merwinn contre son cou, la respiration saccadée contre sa peau, la crispation des doigts de son ami sur le tissu de sa cape. Il serra les dents pour ne pas craquer lui aussi, mais une larme glissa quand même, et elle alla se perdre dans les cheveux bruns de Merwinn.
Il se pencha à son oreille, et il murmura, si bas que seul Merwinn pouvait l'entendre :
« On se reverra. »
Merwinn hocha la tête contre son cou.
« Promis. »
« Promis. »
Ils restèrent encore un instant comme ça. Le village entier s'était tu autour d'eux. On n'entendait plus que le souffle du froid dans les branches et quelques sanglots provenant de Titis, la directrice et Ellendia.
Puis Pally desserra son étreinte, lentement. Merwinn le lâcha avec difficulté, ses doigts refusant de quitter la cape de son ami, comme si chaque phalange devait négocier son départ séparément. Pally lui prit le poignet avec douceur pour l'aider à finir.
Il recula d'un pas.
Merwinn tenait l'épée à deux mains devant lui, la pointe vers le bas, comme un soldat qui monte la garde. Son visage était ravagé mais droit. Il ne lâcha pas Pally des yeux.
Pally lui adressa son vieux sourire. Celui de la chambre commune, celui des toits d'où on versait de l'eau sur William, celui de la cascade et du ruisseau des abeilles, celui qu'il lui avait fait mille fois sans savoir que ce sourire-là était la chose la plus rassurante que Merwinn ait jamais connue.
« Au revoir à tous ! Je vous promets de revenir et vous verrez que je serai devenu le Paladin le plus fort du monde ! »
Il leur offrit un dernier sourire radieux qui réchauffa le coeur du village
Pally s'éloignait de plus en plus quand Merwinn cria en s'avançant:
« Pally! T'as intérêt à revenir plus fort! Parce que je vais devenir plus fort que toi! »
Pally éclata d'un petit rire mouillé, secoua la tête, et se retourna.
Il marcha vers Elric et Daemon sans se retourner une seule fois, parce qu'il savait que s'il se retournait, il ne pourrait pas faire le pas suivant.
Derrière lui, Merwinn tenait l'épée serrée contre sa poitrine, et il regarda la silhouette de son meilleur ami devenir plus petite, plus petite encore, jusqu'à disparaître entre les pins de la route du nord.