Chapitre 14

William: Un chemin menant aux ombres

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La nuit était tombée sur Sleepinwood depuis longtemps. Le village dormait. Les volets étaient clos, les lanternes éteintes, les cheminées presque toutes refroidies. Seul le vent passait entre les ruelles vides, traînant un peu de neige fine d'un toit à l'autre, et le silence était si dense qu'on entendait, parfois, le craquement isolé d'une branche au loin dans la forêt.
L'orphelinat dormait aussi. Titis avait fait coucher tous les enfants tôt, parce qu'elle avait besoin que la maison se taise. Le départ de Pally avait laissé une chose dans les murs que personne ne savait nommer.
Une absence qui ne demandait pas à être consolée, juste respectée. Les enfants avaient mangé en silence. Les plus jeunes s'étaient endormis en serrant leurs draps contre eux. Personne n'avait demandé d'histoire.
Au premier étage, dans la chambre du milieu, William ne dormait pas.
Sa chambre était la plus petite car elle était pour une personne, là où les autres chambres étaient en duo.

À l'intérieur, tout était à sa place. Pas une affaire qui traîne. Pas un pli sur la couverture qui ne soit le sien. Sur l'unique étagère du mur, des objets soigneusement alignés — une boussole en cuivre, un petit cahier de cuir noir attaché par une lanière, une plume encrée, trois bougies neuves alignées par taille décroissante, une pierre noire polie qu'il aimait tenir dans la paume quand il réfléchissait.
Au pied du lit, un coffre, fermé à clé. La clé pendait à une chaîne autour de son cou, sous sa chemise. Il ne s'en séparait jamais.
La fenêtre était entrebâillée. Le froid entrait par la fente, et William le laissait entrer parce qu'il préférait avoir froid à avoir chaud. Le froid l'aidait à penser. Le chaud endormait.

William était assis par terre, adossé au cadre de son lit, une jambe pliée, l'autre raide devant lui. Sur le plancher, à côté de sa cuisse droite, une petite lanterne à huile diffusait une lumière jaune et vacillante qui projetait son ombre, démesurée et tordue, sur le mur de gauche.

Dans sa main gauche, il tenait l'une de ses dagues, posée à plat sur sa paume. Il la regardait. Le saphir du pommeau attrapait la lumière de la lanterne et la diffusait en un point bleu qui pulsait doucement, comme si la pierre respirait.
Dans sa main droite, l'autre dague. Il la levait. Il la baissait. Et la pointe se plantait dans le plancher entre ses jambes, sèchement, à chaque fois au même endroit. Un petit trou s'était formé dans le bois, et il s'agrandissait à chaque coup. Tac. Pause. Tac. Pause. Tac.
Il ne s'en rendait même plus compte. Sa main droite faisait ce geste toute seule pendant que sa tête, elle, faisait autre chose.

Sa tête était un labyrinthe.

Pally était parti ce matin. Pally, le garçon qu'il n'avait jamais aimé. Pally, qui s'amusait à le ridiculiser à chaque fois qu'il pouvait. Pally, qui riait fort dans la cour, qui ouvrait toutes les portes en les claquant, qui ne savait pas ce que c'était d'avoir besoin de calme!

William tchipa comme à son habitude, ce Pally était tout ce que William détestait.

Mais ce même Pally, qui lui avait sauvé la vie face aux loups...

William ferma les yeux.
Le souvenir lui revint sans qu'il l'appelle. Le museau de la bête à quelques centimètres de sa gorge. La bave brûlante. Ses bras qui lâchaient. La certitude froide qu'il allait mourir là, dans la neige, sans avoir accompli ce pour quoi il s'était juré de vivre. Et puis la flamme. La main tendue. Cette main qu'il avait prise parce qu'il n'y avait plus d'autre choix.

Tac.

Et plus tard, dans la cabane, devant la créature, il avait fui.
Il le savait. Il le savait depuis le moment précis où ses jambes avaient choisi pour lui. Il avait crié FUYEZ en pensant que c'était un acte de courage, en pensant qu'il sauvait tout le monde en donnant l'alerte, en pensant que les autres feraient comme lui. Il avait couru en se persuadant qu'il faisait le bon choix. Et puis il avait entendu le cri de Pally derrière lui, et il avait su, à cet instant, qu'il n'avait sauvé personne. Qu'il avait juste fui.

Tac.

Pally avait été mordu. Pally aurait dû mourir. Pally avait survécu. Et à présent Pally chevauchait vers Faithstone avec deux Paladins du royaume pour devenir lui-même un Paladin, parce qu'il portait dans son sang quelque chose que personne ne comprenait, quelque chose qui pouvait sauver l'humanité. Pally, qui n'avait jamais ouvert un livre de toute sa vie. Pally, qui ne savait pas tenir une carte. Pally, qui faisait ses additions sur ses doigts. Pally allait devenir l'espoir d'un peuple entier.

Et lui, William, il restait ici. Avec les autres orphelins. Avec Titis qui pleurait en cuisinant. Avec Ellendia qui ne parlait plus. Avec Merwinn et son air abattu, allongé à longueur de journée sans rien faire.
Juste lui, et son ombre tordue sur le mur. Juste lui, et son trou dans le plancher.

Tac.

Il rouvrit les yeux. Sa main droite leva la dague une fois de plus. La planta. Le trou s'agrandit d'un millimètre. Ses yeux devenaient humides.

Une bouffée monta en lui. Une rage sourde, qui n'avait pas de nom, qui n'avait pas d'objet précis, qui montait simplement parce qu'il fallait bien qu'elle monte. Une rage contre Pally qui partait. Une rage contre lui-même qui restait. Une rage contre cette nuit d'horreur qui ne finissait pas, contre cette chambre trop petite, contre cette ville trop calme, contre ces parents qui...
Et le souvenir l'attrapa par derrière.
Il ne le voulait pas. Il ne l'appelait jamais. Mais ce soir, c'était différent, parce qu'il avait baissé sa garde, parce que la dague plantait son rythme dans le bois et que le silence de la maison était trop grand, le souvenir vint le chercher et William ne put pas se défendre.
Il ferma les yeux.
Et il avait neuf ans à nouveau.

---

La maison était grande. Elle l'avait toujours été. Mais ce soir-là, pour la première fois de sa vie, elle lui avait paru immense — non pas grande comme une maison où l'on grandit, mais immense comme un endroit qu'on ne connaît plus. Les lustres étaient éteints. Les tableaux du grand couloir, qu'il croisait tous les jours sans les regarder, le fixaient soudain depuis leurs cadres dorés comme s'ils savaient quelque chose qu'il ignorait.
Il était dans le grand vestibule, accroupi derrière le bahut, les mains plaquées sur les oreilles. Mais ses oreilles ne suffisaient plus. Le bruit traversait ses doigts. Il traversait ses os. Il était partout.
Dehors, devant la grille, la foule criait.
Une foule de tout le bourg. Des hommes qu'il connaissait. Le boucher. Le forgeron. Le jeune palefrenier qui leur livrait l'avoine, celui-là même qui lui faisait des blagues quand il passait dans la cour. Tous. Et leurs voix montaient ensemble en une seule masse sonore, hystérique, grossie par la peur et par autre chose qu'il ne savait pas encore nommer.

Sortez-les ! Sortez-nous-les ! Ils ont la peste ! Ils nous l'ont apportée !
Brûlez-les avant qu'ils nous brûlent !
Pour nos enfants ! POUR NOS ENFANTS !

Les torches éclairaient la verrière au-dessus de la porte, et la lumière dansait sur les murs du vestibule comme si la maison elle-même avait pris feu. William entendait le bois de la grille craquer sous le poids des corps qui poussaient.
Ses parents étaient en haut. Il ne savait pas où exactement. Il avait couru se cacher dès que le bruit avait commencé, et personne n'avait eu le temps de lui dire quoi faire. Il ne pleurait pas. Pas encore. Il était au-delà des larmes. Son corps de neuf ans entier s'était transformé en une petite chose tremblante qui essayait de devenir invisible derrière un meuble.
Des pas dans le couloir. Rapides. Ce ne sont pas les pas de la foule. Ce sont les pas de quelqu'un qui cherche.
« Monsieur William ? Monsieur William, où êtes-vous ? »
La voix tremblait. Elle ne tremblait jamais d'habitude. Mais c'était bien sa voix.
« Alfred... » souffla William.
Le majordome l'entendit. Il déboucha dans le vestibule, son uniforme en désordre pour la première fois de toutes les années que William l'avait connu, sa cravate à demi défaite, ses cheveux gris hirsutes. Il portait un sac à dos sur l'épaule et un autre sac plus petit serré contre sa poitrine. Quand il vit William derrière le bahut, il s'arrêta net, et son visage se brisa pendant une fraction de seconde avant qu'il ne se reprenne.

« Monsieur William, enfin je vous ai trouvé ! »
Il s'agenouilla devant lui. Ses mains saisirent les épaules du garçon, fermes et tremblantes à la fois.
« Il faut partir vite, suivez-moi, je vous prie, vite ! »
« Alfred, mes parents... »
« Suivez-moi, monsieur William. »
« Mais mes parents, ils sont... »
« SUIVEZ-MOI. »

Le majordome n'avait jamais haussé la voix sur lui de toute sa vie. Pas une fois. Cette voix-là, étranglée, suppliante, dure, fit comprendre à William, sans qu'il ait besoin d'autre explication, que quelque chose était en train de se passer auquel il ne pouvait rien.
Il prit la main que Alfred lui tendait. Et il courut.
Ils traversèrent la cuisine sombre, la buanderie, la pièce où l'on rangeait les conserves. Alfred connaissait la maison comme sa poche — il y servait depuis trente ans, depuis avant la naissance de William. Il choisissait les couloirs, contournait les fenêtres, les emmenait par les zones d'ombre. Quand ils arrivèrent près de la porte arrière qui donnait sur le potager, il s'arrêta et tira deux capes du sac qu'il portait sur l'épaule.

« Mettez ça, monsieur William. Et baissez la capuche bien sur votre visage. Quoi qu'il arrive, ne la relevez pas. »
C'était une cape sombre, lourde, avec une grande capuche bordée d'un tissu plus épais qui tombait bien devant les yeux. William l'enfila. Alfred enfila la sienne. Ils se ressemblaient maintenant à deux ombres qui n'avaient plus rien à voir avec une maison de notable et son personnel.

« On sort par derrière. Ne lâchez pas ma main. Si nous sommes séparés, vous courez vers les écuries. Il y a une carriole. Vous m'attendez là. Compris ? »
« Compris. »
Alfred posa la main sur le verrou. Il hésita une seconde. Puis il ouvrit.

Le froid les frappa au visage. Et quelque chose d'autre, aussi. Une lumière.
Le ciel au-dessus du bourg n'était plus le ciel. C'était une voûte rouge et noire, traversée de braises qui montaient depuis les rues comme des étoiles à l'envers, qui s'élevaient en tournoyant dans la nuit avant de s'éteindre. Les torches de la foule étaient si nombreuses qu'elles avaient créé leur propre firmament, plus proche, plus chaud, plus mauvais, qui couvrait le vrai ciel. Les ombres dansaient sur la neige du potager comme si elles cherchaient quelque chose à brûler.
William s'arrêta net. Alfred tira sur sa main.
« Avancez, monsieur William. Avancez, je vous en supplie. »

Ils contournèrent la maison par le côté-est, longeant le mur du potager, accroupis derrière la haie de buis. La foule était rassemblée principalement devant la grille, mais il y avait des grappes d'hommes partout, qui faisaient le tour, qui cherchaient à entrer par les fenêtres latérales. Une vitre éclata au premier étage.
Alfred accéléra. Il tirait William par la main si fort que le garçon avait l'impression que son épaule allait se disloquer.
Ils débouchèrent à l'angle de la maison. Et William vit.
La place devant la grille de leur propre demeure avait été transformée en place publique. Des hommes y avaient dressé une potence avec une rapidité qui disait qu'ils l'avaient préparée à l'avance. Pas une potence improvisée avec une corde lancée sur une branche. Une vraie potence, en bois équarri, dressée au milieu de la cour qu'on franchissait pour entrer chez eux. La potence de leur propre maison, sur leur propre terre, devant leur propre porte.
Et debout sur l'estrade, deux silhouettes.
William reconnut les corps. Il reconnut les cheveux. Il reconnut les visages.
C'étaient son père et sa mère.

Ses parents étaient debout côte à côte, mains liées dans le dos, le cou nu, exposés à la foule qui hurlait. Ils ne se débattaient pas. Ils ne criaient pas. Ils baissaient la tête, comme s'ils avaient déjà accepté ce qui allait arriver, comme s'ils ne voulaient pas voir le visage des hommes qu'ils avaient connus toute leur vie en train de réclamer leur mort.
William s'arrêta. Tout son corps s'arrêta. Ses jambes refusèrent d'obéir.
« Monsieur William, » siffla Alfred. « Non. NON. Continuez. »
Mais William ne pouvait pas. Il regardait ses parents. Il regardait son père qui était l'homme le plus calme qu'il connaissait, qui lui apprenait à lire depuis ses cinq ans dans le bureau, dont la voix grave lui chantait des berceuses quand il était plus petit. Il regardait sa mère qui souriait toujours en coin, qui lui faisait des compresses quand il avait de la fièvre, qui lui glissait des bonbons en cachette pendant les leçons de maintien. Et il se rappelait surtout de l'amour qu'ils avaient l'un pour l'autre, si beau, si pur, et si loyal.
Et à cet instant exact, comme s'il avait senti quelque chose à travers la nuit, à travers la foule, à travers les torches, son père releva lentement la tête.
Il chercha. Ses yeux balayèrent les ombres autour de la place. Il cherchait quelque chose. William comprit avec une horreur sourde que son père cherchait son visage à lui dans la foule. Il cherchait à savoir si son fils était encore en vie, encore quelque part, en train de regarder.
Et son père le trouva.

Leurs yeux se croisèrent à travers les flammes.
Le père de William ouvrit légèrement la bouche, comme s'il allait dire quelque chose, puis il ne dit rien. Il esquissa juste un mouvement de la tête, un tout petit hochement, un mouvement qui ne signifiait qu'une seule chose pour William : je te vois. Tu es là. Je suis rassuré.
Sa mère, qui n'avait pas bougé, sentit le mouvement de son mari. Elle suivit son regard. Et quand elle aussi trouva William à travers la foule, son visage se transforma.
Ce ne fut pas de la joie. Ce ne fut pas du soulagement, pas exactement. Ce fut quelque chose de plus profond et de plus déchirant. Elle ferma les yeux une fraction de seconde. Elle souffla une larme silencieuse. Et quand elle rouvrit les yeux, elle regardait son fils avec un amour si total, si nu, qu'il atteignit William à travers tout — à travers la distance, à travers les torches, à travers la foule qui les insultait — comme s'il n'y avait plus rien d'autre dans le monde que ce regard-là.

Puis ses parents se regardèrent l'un l'autre.
Ils étaient toujours debout sur la potence. Les bourreaux étaient juste derrière eux, mains sur les leviers. La foule criait FAITES-LE, FAITES-LE. Et eux, au milieu de tout cela, et ils se regardèrent.
William vit dans ce regard tout ce qu'il avait toujours vu chez eux et qu'il n'avait jamais vraiment compris. Cette tendresse ancienne. Cette complicité qui se passait de mots. Cet amour qui ne fanfaronnait pas. Sa mère sourit. Pas à la foule. À son mari. Comme on sourit à quelqu'un avec qui on a partagé toute une vie, et à qui on dit : je suis contente que ce soit avec toi, jusqu'au bout. Son père lui rendit ce sourire doux. Le même.

William sentit quelque chose se déchirer en lui. Il fit un pas en avant. Il ne pouvait pas les laisser. Il devait y aller. Il devait crier. Il devait courir vers eux et dire à la foule qu'ils se trompaient, que c'étaient ses parents, que ses parents n'étaient pas malades, que ses parents...
Alfred l'attrapa et le serra contre lui.
« Non, monsieur William. Non. Vous n'y pouvez rien. Pardonnez-moi. Pardonnez-moi. »
Le majordome plaquait la tête de l'enfant contre son épaule, la main sur son crâne, pour qu'il ne voie plus. Mais William n'avait pas besoin de voir pour entendre. Le levier qu'on tire. Le claquement du bois. Le silence que fait soudain une foule qui obtient ce qu'elle voulait. Il n'y eut pas de cri de ses parents. Ils n'avaient pas crié.
Alfred attendit deux secondes. Puis il chargea William sur son flanc et il courut.
Avant qu'ils ne disparaissent derrière l'angle des écuries, William, par-dessus l'épaule du majordome, vit autre chose.
Il vit, en retrait sur le côté de l'estrade, un homme qu'il n'avait jamais vu dans le bourg.

Cet homme ne hurlait pas. Cet homme ne brandissait pas de torche. Cet homme se tenait là, immobile, les mains jointes devant lui, et observait l'exécution avec une gravité tranquille qui ne ressemblait à rien dans cette foule. Il portait une armure qui scintillait sous les torches, blanche et argent, ouvragée comme aucune armure de soldat ordinaire. Sur ses épaules, une grande cape sombre tombait. Ses cheveux étaient blancs, longs, lâchés sur les épaulières, et son visage était creusé, austère, marqué par les années — un visage de juge, pas un visage de paysan.
Il ne disait rien. Il regardait. Et autour de lui, à deux pas de distance, deux autres hommes en armure plus simple se tenaient comme des gardes.
L'homme aux cheveux blancs hocha lentement la tête à l'intention du bourreau. Une approbation. Un sceau.
Puis ses yeux se levèrent. Et William, par-dessus l'épaule d'Alfred qui courait, croisa son regard une fraction de seconde.
L'homme ne bougea pas. Ne réagit pas. N'alerta personne. Il regarda juste l'enfant qu'on emportait dans la nuit, et William sentit quelque chose dans ce regard, quelque chose qui n'était pas tout à fait de l'indifférence, qui n'était pas tout à fait de la haine non plus. C'était un calme glacial, un calme de quelqu'un pour qui ce qui se passait là était simplement une décision déjà prise, une affaire close.
Puis Alfred tourna le coin et l'homme disparut.

La carriole les attendait derrière les écuries, déjà attelée. Alfred avait dû la préparer avant de venir chercher William. Un cocher encapuchonné se tenait sur le banc avant, les rênes dans les mains, silencieux comme s'il avait été là depuis toujours. Alfred fit signe à William de monter à l'arrière. Il grimpa à sa suite, referma la toile cirée derrière eux, et tapa deux fois du poing sur la paroi avant. Le cheval bondit sans un mot du cocher, et la nuit les avala.
Ils roulèrent. Longtemps. Sur des chemins que William ne reconnaissait pas, dans des bois qu'il n'avait jamais vus, sous une lune voilée. Le bourg s'éloignait derrière eux, les hurlements aussi, et bientôt il n'y eut plus que le claquement régulier des sabots sur le sol gelé et le grincement des roues.
William, recroquevillé contre Alfred, ne disait rien. Il pleurait sans bruit. Ses larmes tombaient sur le manteau du majordome et le tissu les buvait. Alfred, lui, regardait droit devant et ne parlait pas. Une fois, il leva sa main et la posa sur la nuque de William, sans le regarder. C'est tout ce qu'il fit. Mais cette main resta là longtemps.
Au bout de ce qui parut des heures, quand ils furent assez loin pour que la nuit autour d'eux soit redevenue une vraie nuit silencieuse, Alfred tapa du poing trois fois sur la paroi avant. Le cocher tira sur les rênes et arrêta la carriole au bord d'une clairière. Alfred sauta à terre. Il fit descendre William à son tour. Il ouvrit le petit sac qu'il avait gardé contre lui pendant tout le trajet.
Il en sortit deux dagues, enveloppées dans un tissu de velours noir.
William, qui avait le visage gonflé et les yeux rougis, leva la tête.
Alfred s'agenouilla devant lui et déroula lentement le tissu. Les dagues apparurent à la lumière de la lune.
Elles étaient longues, effilées, d'un noir profond qui semblait absorber la lumière au lieu de la refléter. À leur surface, des reflets violets et bleus ondulaient comme si les lames étaient liquides. Les gardes étaient finement sculptées, ornées de runes anciennes que William ne savait pas lire. Les poignées étaient enveloppées de cuir noir tressé d'argent. Et au pommeau de chacune, une pierre — une améthyste pour l'une, un saphir pour l'autre — qui semblait briller de l'intérieur d'une lueur tenue, contenue, comme un battement de cœur lointain.
William ne bougeait plus. Il ne pleurait même plus. Il regardait les dagues comme on regarde quelque chose qu'on a toujours connu sans le savoir.
« Monsieur William, » dit Alfred doucement. Sa voix s'était cassée par moments dans le trajet, et il la maîtrisait à peine. « Ces dagues étaient à vos parents. »
William leva les yeux vers lui. Alfred soutenait son regard.
« Vos parents... vos parents n'étaient pas seulement ce que le bourg connaissait d'eux. Ils n'étaient pas ce qu'ils paraissaient. Ils servaient des intérêts plus vastes que ce village, monsieur William. Ils travaillaient dans l'ombre, pour qui les payait, et quelquefois pour leur propre cause. Ils étaient des espions. Indépendants. L'un des meilleurs duos que j'ai connus en quarante ans à leur service. »
Il marqua un silence. Il regarda les dagues une dernière fois avant de les tendre à William.
« Ces lames étaient leur outil. L'améthyste pour votre mère. Le saphir pour votre père. Ils ne s'en séparaient jamais en mission. Ils me les ont confiées il y a deux jours. Avant que tout cela ne commence. Comme s'ils savaient. » Il ferma les yeux. « Comme s'ils savaient. »
Il rouvrit les yeux et avança les dagues.
« Elles sont à vous, maintenant. »
William tendit ses mains. Elles étaient petites, encore. Mais quand il referma ses doigts sur les poignées, le cuir épousa parfaitement ses paumes. Il ne sut pas pourquoi. Il sut juste que ces objets-là, à cet instant exact, étaient la dernière chose au monde qui le rattachait à ses parents. Que sans elles, il ne lui resterait plus rien d'eux.
Il les regarda. Longtemps. La lune se reflétait sur les lames noires et faisait danser les reflets violets et bleus sur son propre visage.
Alfred attendit qu'il relève les yeux. Puis il se redressa lentement et posa une main sur son épaule.
« Monsieur William. Écoutez-moi bien. »
William rangea ses dagues et leva la tête.
« Je ne peux pas vous accompagner plus loin ce soir. »
Il sentit la main de William s'agripper à sa manche, un réflexe que l'enfant ne put pas contenir. Alfred posa son autre main par-dessus, fermement.
« Il y a une affaire. Une affaire qui appartenait à vos parents, et qu'ils n'ont pas eu le temps de finir. Je dois la mener à leur place. C'est ce qu'ils auraient voulu. Si je ne le fais pas cette nuit, ce sera trop tard, et ce qu'ils ont commencé sera perdu. Vous comprenez ? »
William ne comprit rien. Mais il hocha la tête parce qu'on le lui demandait.
« Le cocher vous emmènera. Il connaît la route. Il sait où vous déposer. Il y a un village à plusieurs jours au sud-est d'ici, très loin du bourg, où personne ne vous connaîtra ni ne vous cherchera. Un orphelinat vous y accueillera. Vous y serez en sécurité. »
« Comment ça s'appelle ? » demanda William. Sa voix sortit rauque.
Alfred hésita une seconde. Puis il dit, très doucement :
« Sleepinwood. »
Il serra plus fort l'épaule de l'enfant.
« Je ne sais pas si je reviendrai un jour, monsieur William. Si je reviens, je vous trouverai. Si je ne reviens pas, c'est que ce que j'essaie de faire n'aura pas abouti, et vous n'aurez pas à pleurer pour moi : je l'aurai fait en connaissance de cause. » Il marqua un silence. « Ce que je peux vous promettre, c'est ceci : personne ne saura où vous êtes. Personne ne vous retrouvera à travers moi. Vous êtes maintenant la dernière chose que vos parents ont laissée dans ce monde. Protégez-la. »
William sentit une boule énorme se former dans sa gorge. Il voulait demander quelle affaire ? Il voulait demander est-ce que c'est à cause de cet homme aux cheveux blancs ? Il voulait demander est-ce que mes parents savaient qu'ils allaient mourir ? Il voulait demander cent choses. Mais Alfred n'avait plus le temps, il le voyait sur son visage — le majordome regardait déjà en direction du chemin, l'esprit déjà ailleurs, déjà parti vers ce qu'il devait faire.
William hocha la tête une fois. Juste une fois.
Alfred posa sa main sur la joue de l'enfant, un geste qu'il n'avait jamais fait en douze ans de service à la famille. Puis il se releva, rangea les dagues dans leur velours, les glissa dans le petit sac qu'il tendit à William. Il l'aida à remonter dans la carriole. Il referma la toile.
Il s'approcha du cocher et lui dit trois mots à voix basse :
« L'orphelinat de Sleepinwood. »
Le cocher inclina la tête sans un mot.
Il tapa deux fois sur le flanc du cheval. La carriole s'ébranla.
William regarda la silhouette d'Alfred rétrécir derrière lui dans la nuit, immobile au milieu de la clairière, les mains croisées dans le dos, dans cette posture digne qu'il avait toujours eue même en servant le thé. Et à mesure que la carriole s'enfonçait dans les bois, cette silhouette se découpa une dernière fois contre la lune voilée, puis disparut.
William ne le revit jamais.
Il serra le petit sac de velours contre sa poitrine. À l'intérieur, les deux dagues pulsaient doucement, comme des cœurs endormis.
La carriole roula encore. Des heures. Des jours. Un village, puis un autre. Un relais de poste où le cocher changea de cheval sans dire un mot. Une auberge où il lui apporta du pain et de la soupe sans le regarder. William mangea. Dormit. Pleura. Ses larmes finirent par se tarir quelque part entre le troisième et le quatrième jour. Quand il releva la tête, il avait compris qu'il n'en verserait plus, pas pour un moment.
À la fin du voyage, la carriole s'arrêta devant une grande bâtisse de pierre à l'entrée d'un village dont William n'avait jamais entendu parler. Le cocher descendit, toqua à la porte, échangea quelques mots à voix basse avec une femme replète en tablier qui était venue ouvrir. Puis il revint à la carriole, ouvrit la toile, et fit signe à William de descendre.
William descendit, le petit sac serré contre sa poitrine.
Le cocher posa une main brève sur sa tête, sans dire un mot, puis remonta sur son banc et repartit. William ne vit jamais son visage.
Il se retourna vers la bâtisse. La femme en tablier le regardait depuis le seuil, les mains jointes sur son ventre. Elle avait un visage rond, les joues rouges, et des yeux qui semblaient avoir déjà tout vu de la misère des enfants.
« Entre, mon petit, » dit-elle doucement. « Tu dois avoir faim. »
William fit un pas vers elle.
À partir de ce moment, il s'appela simplement William. Plus de nom de famille. Plus de maison. Plus d'Alfred. Plus rien. Juste un garçon de neuf ans avec un petit sac de velours qui contenait deux dagues et le souvenir d'une foule.
À partir de ce moment, et pendant toutes les années qui suivirent à l'orphelinat de Sleepinwood, William ne se sépara plus de ses dagues. Elles dormaient sous son oreiller. Elles l'accompagnaient dans la cour. Elles étaient toujours sur lui, sous sa tunique, au creux de sa ceinture, attachées à sa cuisse. Il les sortait quand il était seul et il s'entraînait à les manier dans le grenier ou dans la forêt. Il n'avait personne à qui les montrer. Il n'avait personne à qui les expliquer. Elles étaient à lui. Elles étaient pour lui.

---
William rouvrit les yeux dans sa chambre.
La lanterne sur le sol vacillait toujours. Le trou dans le plancher s'était encore agrandi sans qu'il y prête attention. Sa main droite serrait la poignée de la dague avec une force telle que ses jointures étaient blanches.
Il déplia ses doigts. La dague glissa et se planta dans le bois en restant droite, comme un arbre qu'on aurait fiché là.
Cet homme.
Cet homme aux cheveux blancs.
Cet homme dans son armure d'argent qui scintillait au-dessus de la potence.
William y avait pensé pendant des années. À l'orphelinat, dans son lit, dans les premières semaines, il l'avait revu chaque nuit en s'endormant. Puis il avait appris à le ranger quelque part, dans un coin de son esprit. Il n'avait jamais su qui c'était. Il n'avait jamais eu d'éléments. Personne au bourg n'aurait pu l'aider — la moitié des hommes étaient sur la place ce soir-là, et l'autre moitié avait préféré détourner la tête.

Mais ce matin, dans la chambre de la directrice, il avait écouté Elric parler.
Il avait écouté la voix grave d'Elric, il avait regardé son armure, il avait observé la déférence avec laquelle Braum lui-même s'inclinait devant lui. Il avait vu Daemon, plus jeune, plus mince, mais portant la même tenue, la même autorité contenue. Il avait compris que ces deux-là n'étaient pas des gardes, pas des soldats ordinaires, mais des hommes appartenant à un Ordre, à une institution, à quelque chose de plus grand qu'un royaume.
Et soudain, l'image de l'homme aux cheveux blancs, qui dormait dans un coin de sa tête depuis dix-huit mois, s'était mise à coller exactement avec la silhouette d'Elric. Pas le même homme. Pas du tout le même homme — l'autre était plus vieux, plus austère, plus haut placé probablement. Mais la même catégorie. La même sorte. La même appartenance.
L'homme qui avait approuvé d'un hochement de tête l'exécution de ses parents portait la même armure qu'Elric.

C'était un Paladin.

Pas Elric. Quelqu'un d'autre. Quelqu'un de plus haut placé, peut-être beaucoup plus haut placé, peut-être même le chef de leur Ordre. Comment savoir ? William ne savait pas. Il a toujours manqué d'informations. C'était ça le problème.

Tac.

Il avait planté la dague gauche cette fois. La droite était toujours fichée debout entre ses jambes. La gauche s'était plantée sans qu'il y pense, à dix centimètres de la première.
Ses parents n'avaient pas été tués par erreur.
C'était la pensée qu'il essayait de tenir à distance depuis le matin et qu'il ne pouvait plus tenir à distance maintenant. Pendant huit ans, il s'était raconté la même histoire pour pouvoir continuer à respirer : la peste avait fait peur, le bourg avait paniqué, ses parents avaient été des victimes innocentes d'une foule devenue folle. C'était terrible, c'était injuste, c'était impardonnable, mais c'était une tragédie. Un accident. Une erreur monstrueuse causée par l'ignorance.
Mais il y avait toujours eu cette image qui ne collait pas. L'homme aux cheveux blancs sur le côté de l'estrade, qui hochait la tête. Qui autorisait. Cet homme-là n'était pas un paysan. Cet homme-là n'avait pas peur. Cet homme-là savait exactement ce qu'il faisait et il avait choisi de le faire.

Et un Paladin, William le savait à présent grâce à Elric, c'était un homme qui avait les moyens de faire la différence entre un véritable infecté et un innocent. Un Paladin pouvait approcher une créature, l'identifier, l'étudier. Un Paladin n'avait pas besoin de la peur du bourg pour distinguer le malade du sain. Si un Paladin avait laissé la foule pendre ses parents en disant qu'ils avaient la peste, c'est qu'il savait qu'ils ne l'avaient pas.
C'est qu'il savait, et que les pendre, c'était précisément ce qu'il voulait.
Ses parents n'étaient pas morts d'une erreur.
Ses parents avaient été assassinés.

Tac.

William plantait à nouveau, plus fort. Le bois craqua autour de la lame.
Pourquoi ? Pourquoi un Paladin de haut rang aurait-il fait pendre deux espions dans un petit bourg perdu, en utilisant la foule comme couverture, en se cachant derrière la peur de la peste ?
Il manquait toutes les pièces du puzzle. Toutes. William ne savait rien des missions de ses parents, rien de leurs employeurs, rien de ce qu'ils avaient pu découvrir, rien des intérêts qu'ils avaient pu déranger. Il ne savait même pas si l'homme aux cheveux blancs était bien le commanditaire ou seulement un exécutant.
Il ne savait rien.
Et c'était insupportable.

Tac.

Il n'avait pas le choix.
Il avait passé huit ans à attendre une certitude qu'il ne pouvait formuler. Ce matin, en écoutant Elric, cette certitude était arrivée. Et maintenant qu'elle était là, il ne pouvait plus rester dans cette chambre. Il ne pouvait plus rester dans ce village. Pally était parti à Faithstone pour devenir un Paladin. L'ordre qui a ordonné la mort de ses parents. William allait partir, lui aussi. Mais dans une autre direction. Dans une autre voie.
Il allait découvrir qui avait donné l'ordre. Il allait découvrir pourquoi. Et il allait le tuer.
Il n'avait pas dix ans, pas encore les moyens, pas les informations. Mais il avait ses dagues. Et il avait toute sa vie devant lui pour apprendre.

Tac.

Il se leva.
Il fit ce qu'il avait toujours su qu'il ferait, ce soir-là ou un autre. Il prit son sac à dos qu'il gardait prêt sous son lit depuis trois ans — vivres pour cinq jours, briquet, couverture pliée, petit cahier de cuir et sa plume, gourde, deux bougies. Il enfila une cape épaisse par-dessus sa tunique. Il glissa ses deux dagues dans les fourreaux de cuir attachés à sa ceinture. Il décrocha la chaîne à son cou, ouvrit le coffre au pied du lit, en sortit une bourse de cuir contenant les quelques pièces qu'il avait économisées sur les courses, la glissa dans son sac.
Il s'arrêta au milieu de la chambre. Il regarda autour de lui une dernière fois. Le lit fait. L'étagère alignée. Le trou dans le plancher.
Il ne laisserait pas de mot. Personne ne l'attendait. Personne ne le chercherait avec la même fureur que Merwinn aurait cherché Pally. Sauf une personne... Titis.
Il ressentit un pincement au coeur. Titis est la seule qui a été une grand-mère pour l'ensemble des enfants ici, et il le savait. Il prit sa plume dans son sac, et la plaça sur sa table de chevet. Titis savait qu'il lui demandait toujours de l'encre pour marquer ses réflexions. Elle comprendra que c'était pour elle.
Il souffla la lanterne. La chambre tomba dans le noir.
Il ouvrit la fenêtre, enjamba le rebord, descendit la gouttière qu'il avait évaluée des dizaines de fois en imaginant ce moment sans jamais y croire vraiment. Ses pieds touchèrent la neige du potager sans bruit.
Il se mit en marche vers la sortie sud du village, en longeant les murs.

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La nuit était profonde. La lune découpait les toits avec un tranchant blanc. William marchait dans les ombres, gardant les ruelles qui ne croisaient pas les rondes de Braum. Il ne fit aucun bruit. Personne ne le vit. Il passa devant la taverne fermée, devant la maison de Benz, devant l'échoppe sombre où il avait acheté un jour une corde pour s'entraîner à faire des nœuds. Il ne s'arrêta nulle part.
Il sortit du village par la sortie nord, la route qui conduisait au pont suspendu au-dessus de la cascade, différente de celle de que Pally à prise avec les Paladins.
William traversa l'arche sans ralentir.
Il s'engagea dans le sentier du nord-est, celui qui menait à travers les Bois Dormants vers la rivière. Il ne savait pas exactement où il allait. Il savait seulement qu'il fallait sortir de Sleepinwood, atteindre une route plus grande, trouver un bourg qu'il ne connaissait pas, commencer à apprendre des choses. Il avait quelques pièces. Il savait lire. Il savait observer. Il trouverait.
Il marcha pendant une heure, peut-être plus, dans la forêt sombre. Les arbres craquaient autour de lui sous le froid. Une chouette ululait quelque part, loin. La neige amortissait ses pas. Il avançait sans peur — il avait survécu à plus de loups, plus de zombies, plus de sorcières que la plupart des adultes de ce monde, et il était orphelin par sa volonté autant que par son histoire. Il avait dépassé la peur depuis longtemps.
Il arriva à un endroit où le sentier longeait une cascade qu'il connaissait de réputation. Le pont de bois qu'on avait construit pour la traverser en surplomb se dressait à quelques pas devant lui, à peine visible dans la pénombre. William ralentit instinctivement. Le pont était l'endroit le plus exposé du chemin. S'il devait y avoir un mauvais moment dans cette forêt, ce serait là.
Il avait raison.
Une silhouette se détacha du tronc d'un arbre à sa droite. Puis une autre, plus loin, à gauche. Puis une troisième qui descendit du pont lui-même en sautant souplement sur le sentier. Elles convergèrent vers lui sans courir, sans crier, avec la lenteur tranquille des prédateurs qui savent que la proie n'a nulle part où aller.
William compta. Cinq. Peut-être six. Il ne pouvait pas tout voir dans le noir. Ils étaient tous encapuchonnés, les visages dans l'ombre, et il vit briller dans la nuit le reflet métallique de plusieurs lames courtes. Couteaux. Pas des armes de soldat. Des armes de bandit.
« Tiens tiens, » dit l'un d'eux d'une voix traînante. « Un petit promeneur. »
William ne répondit pas. Sa main se posa naturellement sur la garde de l'une de ses dagues, et son cœur, qu'il croyait dur comme une pierre, se mit à cogner trop vite dans sa poitrine. Reste calme. Reste calme. Compte. Il y en avait six. Il en était sûr maintenant. Six hommes adultes, armés, contre un garçon de dix ans dans une cape trop grande.
L'un d'eux s'approcha. Il était grand, les épaules larges. Il avait une cicatrice qui descendait de sa tempe à sa mâchoire et qu'on devinait à peine sous la capuche.
« T'es tout seul, gamin ? À cette heure-ci ? »
William resta silencieux.
« Ça veut dire oui, ça. » L'homme ricana. Il se tourna vers ses compagnons. « On a un petit aventurier en vadrouille, les gars. »
Les autres ricanèrent à leur tour. L'un d'eux contourna William par derrière. Le cercle se ferma. William sentit son dos picoter — il y avait quelqu'un derrière lui maintenant, et il ne voyait pas qui.
« On va te demander gentiment, » continua le grand. « Ton sac. Ta bourse. Et ce que t'as de précieux sur toi. Tu poses tout par terre, tu fais demi-tour, et tu repars. Tu dors dans ton petit village ce soir, et demain matin tu te dis que t'as eu de la chance. D'accord ? »
William déglutit. Sa main droite était toujours sur la dague. Ne sors pas la dague. Pas tout de suite. Ne donne pas l'excuse. Pose le sac. Pose la bourse. Garde les dagues. Il avait préparé cette situation dans sa tête des dizaines de fois — pas exactement celle-là, mais des situations cousines. Ne jamais résister tant que ce qu'on demande est remplaçable. Tout ce qu'il avait dans le sac était remplaçable.
Il décrocha lentement le sac de son épaule. Il le posa par terre devant lui.
« Bon garçon, » dit le grand. « La bourse. »
William sortit la bourse de cuir de l'intérieur du sac. Il la tendit. L'homme la prit. Il la soupesa.
« Pas grand-chose, mais ça suffira pour la nuit. Maintenant le reste. »
« C'est tout ce que j'ai, » dit William. Sa voix sortit plus assurée qu'il ne l'aurait cru.
L'homme s'avança. Sa main, énorme, attrapa le col de William et le souleva à demi du sol. Le visage de l'homme se rapprocha. Il sentait l'alcool et la sueur.
« Je t'ai dit le reste. »
L'un des autres bandits était en train de fouiller le sac à terre. Il en sortit la couverture, la jeta. La gourde, qu'il garda. Le briquet. Et puis il marqua un temps. Il avait trouvé autre chose.
Il se redressa et vint montrer à son chef. Dans sa main, il tenait l'une des dagues — celle au saphir. William, soulevé du sol, sentit son sang quitter son visage. Comment. Il avait deux fourreaux à la ceinture. Il avait toujours eu deux fourreaux. Le bandit derrière lui avait dû en sortir une pendant qu'il avait son attention sur le grand devant, comment je n'ai pas senti ça, comment est-ce que je ne l'ai pas senti.
« Oh ho, » dit le grand. Il prit la dague. Il la tourna sous la lumière de la lune. Le saphir capta un éclat. « Mais qu'est-ce que c'est que ça ? »
William cessa de respirer.
« C'est de la belle ouvrage, ça. » L'homme siffla doucement entre ses dents. « De la vraie belle ouvrage. T'as volé ça à qui, mon garçon ? »
« Rendez-la-moi. »
Sa voix sortit, basse, contenue. Pas une supplication. Pas un cri. Juste quatre mots. Le grand le regarda et fronça les sourcils, comme s'il sentait quelque chose qu'il ne comprenait pas tout de suite.
« Calme-toi, gamin. T'as pas l'âge pour ce genre de jouet. » Il se tourna vers ses hommes. « Allez, on lui donne sa leçon et on file. »
Ce qui suivit, William ne le vit pas vraiment. Il sentit. Le premier coup, un poing dans le ventre, lui plia le corps en deux et lui coupa le souffle. Le deuxième, un genou dans la mâchoire, l'envoya rouler dans la neige. Le troisième, un coup de pied dans les côtes, le souleva à demi du sol avant qu'il ne retombe.
Il essayait de respirer mais l'air ne rentrait pas. Sa bouche avait un goût de fer. Il sentait ses oreilles bourdonner. Quelque part dans le brouillard il entendait les hommes rire et l'un d'eux dire eh tu vois, on s'amuse bien et un autre répondre attends-moi, j'ai pas eu mon tour. Un quatrième coup. Un cinquième. Une botte qui s'enfonça dans son flanc et le fit hoqueter de douleur.
Et pendant tout cela — pendant que son corps recevait ces coups, pendant que sa vue se brouillait, pendant qu'il sentait la neige contre sa joue — une seule chose tournait dans sa tête.
Le grand s'éloignait avec sa dague.
Le grand s'éloignait avec la dague de son père.
Le grand s'éloignait avec la dernière chose qui restait de son père.
Le grand s'éloignait.
Il ne le sut pas, ce qui se passa ensuite. Il ne sut pas s'il se mit à hurler ou s'il l'avait juste pensé. Il ne sut pas si le mot qui sortit de sa bouche était un mot ou un son. Tout ce qu'il sut, c'est que sa main droite, comme si elle avait sa propre vie, dégaina la dague à l'améthyste qui lui restait à la ceinture, et que cette dague, à l'instant exact où il la sortit, se mit à briller.
Pas un reflet. Pas un éclat. Une lueur. L'améthyste brûlait d'un violet profond, lumineux, tangible, qui éclaira d'un coup tout le sentier autour de lui. Et au même moment, à dix mètres de là, sur la dague que portait le grand, le saphir s'éveilla — un bleu identique en intensité, vibrant, qui répondait à l'autre comme un appel.
Les deux pierres se cherchèrent. William le sentit dans sa main. Il sentit l'améthyste tirer vers le saphir, comme si les deux dagues étaient les deux moitiés d'une même chose qu'on aurait séparées par accident, et que la séparation leur était insupportable.
Le grand, qui s'était retourné en sentant la lueur de sa propre lame, eut le temps d'écarquiller les yeux.
Et William bascula.
Il n'y eut pas de mouvement. Il n'y eut pas de course. Il n'y eut qu'un son — un son lourd, étouffé, comme un battement de tambour à l'envers, comme si l'air autour de lui avait été aspiré d'un coup dans un point — et William se trouva instantanément devant le voleur. Sa main droite achevait son geste, et la dague à l'améthyste s'enfonça dans le ventre de l'homme jusqu'à la garde.
Le grand ouvrit la bouche. Aucun son n'en sortit. Ses yeux passèrent de William à la dague enfoncée dans son ventre, et il chancela. La dague au saphir glissa de ses doigts.
William, à demi accroupi contre lui, tendit la main et rattrapa le saphir au vol avant qu'il ne touche le sol. Le grand s'effondra à genoux, puis sur le côté, en silence. Il ne se relèverait pas.
William se releva.
Il avait les deux dagues à présent. Une dans chaque main. Et autour de lui, dans le silence soudain de la forêt, les cinq autres bandits le fixaient.
Aucun d'eux ne bougea. Aucun d'eux ne respirait, peut-être. Ils venaient de voir un garçon de dix ans disparaître à cinq mètres et réapparaître contre leur chef en moins de temps qu'il n'en faut pour cligner des yeux. Et dans la lueur violette et bleue qui émanait des dagues, le visage de William, blanc, ensanglanté, n'avait plus rien d'un visage d'enfant.
L'un d'eux fut le plus rapide à comprendre. Il dégaina son couteau et chargea de face en hurlant.
William ne pensa pas. Quelque chose en lui savait déjà. Il leva la dague à l'améthyste et la lança — pas vers l'homme qui chargeait, mais derrière lui, par-dessus son épaule. La dague fendit l'air en tournoyant, traçant une comète violette dans la nuit, et alla se planter dans le tronc d'un arbre à dix mètres.
Et au moment exact où elle s'y planta, William bascula à nouveau.
Le son sourd. L'air aspiré. Et il était derrière l'homme qui chargeait, dans le dos, à côté de l'arbre où sa dague vibrait encore. L'homme, qui courait toujours dans le vide vers l'endroit où William s'était tenu une seconde plus tôt, n'eut pas le temps de comprendre. La dague au saphir, dans la main droite de William, lui traversa le dos entre les omoplates.
Deux. William respirait par à-coups. Il ne savait pas s'il était en train de réussir quelque chose ou s'il était en train de devenir fou. Mais ses mains, elles, savaient.
L'un des bandits restants fit demi-tour et essaya de fuir vers le pont. William vit le mouvement du coin de l'œil. Il leva la dague à l'améthyste et la lança, droit cette fois, en direction du fuyard. La lame s'enfonça dans son omoplate gauche.
Bascule.
William réapparut juste derrière l'homme. Il arracha la dague de son dos et la replanta sous sa nuque. Le bandit s'effondra face contre terre.
Trois.
Il restait trois hommes debout. L'un d'eux poussa un cri étranglé et leva ses mains à plat devant lui.
« STOP ! »
La voix venait du bandit qui s'était tenu en retrait depuis le début. Celui qui avait observé. Celui qui n'avait pas frappé. Celui qui, quand l'aura de William avait changé une minute plus tôt, avait été le seul à reculer d'un demi-pas au lieu de rire.
Les deux autres se figèrent. William, dague dans chaque main, sang sur le visage, lueurs violette et bleue dansant autour de lui, se figea aussi. Il regardait l'homme qui avait crié. Il ne le voyait pas distinctement — la capuche couvrait le haut du visage — mais il devinait des traits secs, des yeux foncés, et une posture qui n'était pas celle des autres bandits. Une posture droite, équilibrée, qui parlait d'un autre métier.
« Stop, » répéta l'homme, plus calmement. Il leva ses deux mains, paumes ouvertes, en signe de paix. Ou en signe d'évaluation. William n'aurait pas su dire.
« Tu viens de tuer trois de mes hommes, gamin. »
William ne répondit pas. Sa main droite serrait la dague à l'améthyste si fort qu'il sentait ses ongles s'enfoncer dans sa propre paume à travers la poignée.
« Je ne sais pas qui tu es, » continua l'homme. « Je ne sais pas où tu as appris ce truc-là. Je ne sais même pas si tu sais toi-même ce que tu viens de faire. » Il pencha légèrement la tête. « Mais ce que je sais, c'est que je n'ai jamais vu ça. Et j'en ai vu des choses dans ma vie. »
William reprenait son souffle péniblement. Il sentait que ses jambes, brûlantes d'adrénaline il y a un instant, commençaient à trembler. Le contre-coup arrivait. Il ne pouvait pas se permettre de tomber. Pas devant eux.
« Tu as du potentiel, gamin. »
Le mot frappa William comme un coup de plus. Du potentiel. Alfred lui avait dit la même chose quand il avait neuf ans et qu'il s'était entraîné à lancer des cailloux sur des cibles.
L'homme baissa lentement les mains et s'avança d'un pas. Pas plus.
« Nous sommes une guilde. Une confrérie. Nous travaillons sur contrats. Nous ne sommes pas des vulgaires bandits qui détroussent les voyageurs — ces deux-là, » il désigna deux corps au sol, « étaient des recrues que je testais. La nuit, ils s'amusaient. Je laissais faire. Ça leur servait d'entraînement. » Il eut un petit rire sec. « Manifestement, ils n'étaient pas prêts. »
William ne disait rien. Il écoutait. Tout son corps tremblait, mais ses oreilles étaient ouvertes en grand. Quelque chose dans la voix de l'homme — quelque chose de mesuré, de pesé, de stratégique — accrochait des fils dans la tête de William que personne n'avait accrochés depuis longtemps.
« Tu n'as nulle part où aller cette nuit. C'est pour ça que tu marches dans cette forêt à cette heure. Sinon tu serais chez toi. Je me trompe ? »
William baissa les yeux. Il ne répondit pas, mais ce silence-là valait toutes les réponses.
« Rejoins-nous. »
L'homme avait dit cela simplement, sans solennité, comme on propose un repas à quelqu'un qu'on croise.
« Tu auras un toit. Tu auras à manger. Tu auras des compagnons qui ne te poseront pas de questions sur d'où tu viens. Et nous t'entraînerons. Ce que tu viens de faire avec ces dagues, » il les désigna d'un geste du menton, « ce n'est qu'un début. Tu n'as aucune idée de ce que tu peux devenir avec cinq ans d'entraînement, gamin. Aucune. »
William hésita. Il sentait toutes les voix d'Alfred remonter en lui — ne faites confiance à personne, monsieur William, surtout pas à ceux qui vous proposent quelque chose pour rien. Et puis il sentait aussi sa propre fatigue, son corps de dix ans qui lâchait, le sang qui coulait de son arcade, le froid qui mordait à travers la cape déchirée, la nuit qui n'en finirait pas.
L'homme dut sentir l'hésitation. Parce qu'il ajouta, après un silence calculé, une autre chose. Une seule.
« Et nous avons des informations. »
William releva la tête.
« Des informations sur les peuples. Sur les royaumes. Sur les ordres. Sur les hommes de pouvoir. Notre confrérie est partout, gamin. Nous savons des choses que les rois ne savent pas. Nous vendons des informations comme nous vendons des morts — au plus offrant, ou au plus malin. » Il fit un autre pas en avant. « Si tu cherches quelqu'un, par exemple. Ou si tu cherches à comprendre quelque chose. Tu trouveras chez nous ce que tu ne trouveras nulle part ailleurs. »
William resta immobile.
Dans sa tête, une seule image. L'homme aux cheveux blancs. Sur le côté de l'estrade. Qui hochait la tête. Qui autorisait.
Cet homme avait un nom. Cet homme avait une fonction. Cet homme avait un visage qui se promenait quelque part dans le monde et dont quelqu'un, quelque part, savait ce qu'il faisait. Notre confrérie est partout. Nous savons des choses que les rois ne savent pas.
William inspira lentement. Puis il se redressa, autant que ses côtes meurtries le lui permirent, et il essuya le sang sur sa joue d'un revers de manche.
« Quand est-ce qu'on commence ? »
L'homme ne sourit pas vraiment. Mais quelque chose dans ses yeux, sous la capuche, s'éclaira.
« Dès maintenant, » dit-il. « Tu viens avec nous. »
Il leva un signe à ses deux derniers hommes. Ils se rapprochèrent sans bruit. L'un d'eux ramassa le sac de William sur le sol et le rangea sans dire un mot. L'autre se pencha sur le corps du grand, fouilla rapidement, et se redressa.
Le chef se tourna vers les arbres. Il fit un signe de la main vers les profondeurs de la forêt. Quelque part dans le noir, une lueur s'alluma, brève, puis s'éteignit. Un signal. Une réponse. Quelqu'un qui attendait.
« Suis-moi, » dit l'homme.
William glissa lentement ses dagues dans leurs fourreaux. Les pierres avaient cessé de luire. Elles avaient retrouvé leur éclat tenu, contenu, comme s'il ne s'était rien passé. Mais lui, il savait. Il savait à présent ce que ses parents lui avaient laissé. Il savait à quoi ces dagues servaient.
Il fit un pas.
Puis un autre.
Et il s'enfonça dans les Bois Dormants à la suite de l'homme encapuchonné, sans se retourner vers Sleepinwood.
Quelque part dans la nuit, derrière les arbres, l'orphelinat dormait toujours. Titis dormait, le visage tourné vers la fenêtre. Ellendia dormait, le bras posé sur la couverture comme si elle attendait quelque chose. Merwinn dormait avec l'épée de Pally posée à plat sur sa poitrine, ses doigts refermés sur la garde même dans son sommeil. Et la chambre la plus à l'écart de l'étage, la plus petite et la plus rangée, était vide. Personne ne le saurait avant le matin.
Quand la directrice ouvrirait la porte au lever du jour pour appeler tous les enfants au petit déjeuner, elle trouverait seulement un trou dans le plancher, à côté du lit fait, une plume sur la table de chevet, et la fenêtre entrouverte sur le froid.
William, lui, marchait déjà loin dans la forêt, dans l'ombre d'un homme qu'il ne connaissait pas, vers une vie qu'il n'avait pas choisie mais qu'il avait acceptée.
Vers sa vengeance.